Vitrail de l'église de Maylis représentant St Joseph et Jésus travaillant le bois

La Grâce d’être père



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Cet article est la parole d’un abbé bénédictin qui nous invite à redécouvrir ou approfondir la beauté de la paternité humaine, le Don, la Grâce d’être père. Il est le fruit de l’expérience d’un homme, expérience puisée dans la lectio divina, la méditation de la Bible, dans l’accompagnement spirituel, dans la pratique de la Règle de Saint Benoit, ainsi que dans sa vocation de moine et de supérieur de la communauté de Maylis. Il s’agit du texte d’une conférence donnée en 2006.

J’ai choisi ce titre pour mon exposé pour deux raisons :

  • D’une part parce que s’il est vrai que toute paternité sur terre découle de la paternité divine, c’est certainement une grâce d’exercer ce service : être père au nom du Père céleste ! Que peut-on souhaiter de mieux ?
  • D’autre part l’expression « la grâce d’être père » renvoie au titre du très beau livre de Georgette Blaquière « La grâce d’être femme », que beaucoup connaissent. Ce parallèle veut montrer que c’est beaucoup la femme qui va aider l’homme à être père, papa.

On ne naît pas père, on le devient, et dans cette maturation l’épouse aura un rôle très important à jouer pour aider son mari à devenir papa. De même d’ailleurs que l’homme pourra beaucoup aider la femme à devenir pleinement femme.
« Il n’est pas bon que l’homme soit seul, constatait Dieu dans la Genèse, je vais lui faire une aide qui lui soit associée. »

Plan :

De la fusion à l’identité
La loi
Le dialogue
Aider chacun à devenir ce qu’il est dans sa sexualité
Le père authentifie le don propre de chacun
Le père face au don propre de la mère
En conclusion

DE LA FUSION À L’IDENTITÉ

Durant toute la période de grossesse de madame, s’établit et se développe une sorte de communion fusionnelle entre l’enfant et celle qui le porte. Lorsque les médecins proposent aux pères de couper le cordon ombilical, ces derniers réalisent un geste symbolique extraordinaire : le papa va couper le lien de fusion entre la mère et l’enfant. Effectivement, par la suite il aura à remplir ce rôle pour permettre à son enfant de grandir.
Regardons madame allaiter son enfant : il y a toujours fusion entre l’enfant et sa mère. Pour l’enfant, « ma maman » est le prolongement de lui-même.
Ensuite, maman va confier l’enfant à papa afin qu’il le dorlote, lui fasse prendre son bain… On voit bien ici que c’est maman qui « oriente » l’enfant vers papa, et c’est encore elle qui va « faire comprendre » l’enfant à papa. Lorsqu’il crie comme ceci ou cela, elle devine : « Il a faim » ou « C’est les dents » ou c’est autre chose. Son intuition maternelle lui fait percevoir ce qui se passe et elle va l’expliquer à son mari. De cette manière elle va « pousser » son enfant vers le papa et apprendre à celui-ci à réagir comme il faut. Auparavant, il y avait fusion entre la maman et son petit. Le père va s’insérer un peu entre les deux et comme « décoller » l’enfant de sa mère. Ainsi le petit va progressivement découvrir son papa, ses frères et sœurs etc.
De cette manière, on peut dire que le père, par sa présence, »ouvre » l’enfant à la société, à l’environnement. Il n’y a pas que l’enfant et maman qui existent en ne faisant qu’un, il y a aussi tout un univers qui les entoure. D’autre part, le père aide la maman à prendre, elle aussi, un peu de distance par rapport à son enfant. Et c’est aussi un bien.
L’enfant va ainsi apprendre à se situer en tant que personne devant les autres. Il découvre que tout n’est pas à son service, comme si c’était un prolongement de lui-même. Il y a d’autres personnes distinctes, lui aussi est une personne au milieu des autres, maman aussi. C’est le père qui va beaucoup aider et permettre cette prise de distance, favorisant ensuite des relations vraies, des relations de réelle communion avec d’autres personnes, plus tard.
Notons qu’au début régnait une fusion du type : « maman m’appartient ». Le père sépare l’enfant de sa mère. Cela signifie qu’il l’aide à devenir lui-même. Plus tard, le père va pousser l’enfant à sortir du nid familial, à rentrer progressivement dans un mouvement de jeunes, à y prendre des responsabilités, même si, en conséquence, il ne sera plus à la maison tous les dimanches. C’est vrai que la maman aimerait avoir tous ses enfants autour d’elle le dimanche, mais il faut aussi que l’enfant sorte : le père pousse l’enfant à s’engager, à être membre actif de la société, ou dans l’Église.

LA LOI

Dans ce processus d’identification, le père va apprendre à l’enfant à percevoir qu’il y a des choses bonnes et d’autres mauvaises, des choses permises et d’autres défendues, des choses qui se font dans les relations humaines et d’autres non. Bref qu’il existe un bien et un mal.
Dans cette éducation le père aura souvent plus de force que la maman qui, elle, sera encore trop fusionnelle. Maman incarne la tendresse, la douceur, mais elle a en général moins d’autorité que papa. Le père a donc un rôle très important dans l’apprentissage de la loi, et il est fondamental que la mère fasse bloc avec la position de son mari. C’est surtout lui qui va enseigner la notion de bien et de mal, les bons repères, les certitudes, sur lesquels l’enfant va se construire.
Vous savez que la société actuelle remet tout en question. Il n’y a plus d’absolu, donc les gens sont perdus et les pères n’osent plus dire : « Ce n’est pas bien ». « Ne le fais pas », ou à l’inverse « Fais le ». Les pères n’osent plus, car ils savent que la TV dira le contraire cinq minutes après…
Ainsi, tous les repères se dissolvent. À part Jean-Paul II qui, heureusement, nous remet régulièrement les idées au clair, rares sont ceux qui osent affirmer des vérités. Si bien que nous avons tous besoin de repères pour conduire notre vie, des repères « vrais », des repères de « vie » et pas simplement du formalisme. Mais pour les enseigner à ses enfants, il est nécessaire que le père les vive lui-même, avant de les prescrire.
Dans la Règle des moines, saint Benoît précise : « L’abbé devra enseigner par un double enseignement, par son exemple plus encore que par sa parole« . La parole a sa place bien sûr, mais l’enfant va surtout percevoir l’échelle des valeurs qui est vécue en famille. Par exemple : On enseignera qu’il faut aller à la messe tous les dimanches ; mais un dimanche on se dit :  » Tiens, on a invité des amis, aujourd’hui, on ne peut pas aller à la messe « . Qu’est ce que l’enfant va enregistrer ? Recevoir des amis, c’est plus important que recevoir le Seigneur !
Un autre exemple de cette échelle des valeurs familiale nous est donné par le Père Aimé Duval (chanteur religieux des années 60) quand il rapporte les souvenirs qu’il a gardés de la prière en famille vécue dans son enfance :
 » Ce qui m’émeut aujourd’hui, c’est de me souvenir de l’attitude de mon père. Lui qui était toujours fatigué par ses travaux de campagne ou de transport de bois, lui qui montrait sans honte qu’il était fatigué à son retour de travail, voilà qu’après le repas du soir, il se mettait à genoux, les coudes appuyés sur le siège d’une chaise, le front dans les mains, sans un regard pour ses enfants autour de lui, sans un mouvement, sans tousser, sans s’impatienter. Et moi je pensais : « Mon père qui est si fort, qui commande à sa maison, ses deux gros bœufs, qui est fier devant les mauvais coups du sort et si peu timide devant le maire et les riches et les malins, voilà qu’il se fait tout petit devant le Bon Dieu. Vraiment, ça le change de causer au Bon Dieu. Vraiment, le Bon Dieu doit être quelqu’un de bien grand pour que mon père s’agenouille et de bien familier aussi pour qu’il lui cause avec ses habits de travail…« 

Voila l’échelle des valeurs que le jeune Aimé Duval a enregistré à travers le témoignage de son père quand il priait. Écoutons-le à propos de sa mère, c’est de la même veine :
 » Quant à ma mère, je ne l’ai jamais vue à genoux. Trop fatiguée, elle s’asseyait au milieu de la chambre, le dernier-né dans ses bras, la robe noire jusqu’aux talons, les beaux cheveux châtains déroulés sur son cou, et tous les gosses autour d’elle, appuyés contre elle. Elle suivait des lèvres les prières d’un bout à l’autre, elle ne voulait pas en perdre une miette, elle les disait pour son compte. Le plus curieux, c’est qu’elle n’arrêtait pas de nous regarder, chacun à son tour, à chacun son regard. Un regard plus long sur les plus petits. Elle nous regardait, mais elle ne disait jamais rien. Même pas quand les petits remuaient ou chuchotaient, même pas quand le tonnerre claquait sur la maison, même pas quand le chat renversait une casserole. Et moi je pensais : « Vraiment le Bon Dieu est bien gentil qu’on puisse lui causer avec un enfant dans les bras, avec son tablier de travail. Vraiment le Bon Dieu est quelqu’un d’important pour que le chat ou le tonnerre n’aient plus d’importance.« 

L’échelle des valeurs, le témoignage vécu par les parents, c’est cela qui va former les enfants en profondeur. Mais il est nécessaire aussi, parfois, souvent peut-être, d’émettre une parole qui oriente, qui redresse ; ce sera davantage le rôle du père : parler, expliquer, interdire certaines choses, encourager..
L’enfant et l’adolescent ont besoin d’avoir en face d’eux ces interdictions, ces choses qui « résistent » à leurs caprices même s’ils vont s’y opposer. Ils ont besoin d’avoir une résistance pour se structurer face à celle-ci.  » Il faut rentrer le soir à 10h « , déciderez-vous un jour. Cela embête l’enfant qui obtempérera… ou alors qui fera le contraire, mais en sachant que ce n’est pas bien.
Je ne suis pas prêt d’oublier cette réflexion d’une amie qui était venue à la maison, quand nous étions encore adolescents : chez elle, les parents laissaient beaucoup de liberté aux enfants (c’était peu de temps après 1968), quand ils avaient faim, ils se servaient dans le frigidaire puis ne venaient pas à table pour le repas familial, et tout à l’avenant. Chez nous, mon père étant militaire, ce n’était pas ce genre (sans pour autant qu’il règne une ambiance de caserne, loin de là). Mon amie fut stupéfaite et déclara « Vous en avez de la chance d’avoir des parents ; chez nous ce ne sont pas des parents, ce sont des copains !… »
Dans cette nécessité de fermeté face aux enfants, la mère, trop liée affectivement, n’aura souvent pas le même poids de résistance, de stabilité que le papa. C’est plus à lui que revient le rôle de défendre le bien et le mal.

LE DIALOGUE

Dans cette structuration de la personnalité, il est fondamental que les enfants puissent dire leurs difficultés et demander leur avis aux parents et que ceux-ci soient capables de répondre. C’est loin d’être toujours facile.
Prenons un exemple : Je voyais un jour une famille de trois enfants, entre 12 et 20 ans. Le père me disait :  » Nous sommes assaillis de questions pour lesquelles nous n’avons pas été préparés. Une amie de classe de ma fille de 12 ans lui raconte que pour son anniversaire, ses parents avaient invité tout un tas d’ami(e)s. Ils les introduisent dans une grande pièce et déclarent aux enfants :  » On éteint la lumière, vous vous déshabillez et vous allez deviner qui est en face de vous « ..
La gamine ramène cette histoire à la maison et à la même période sa sœur de 16 ou17 ans s’investissait beaucoup trop pour aider une amie dont les parents étaient en train de divorcer. Au point que la relation des jeunes filles commençait à tourner vers l’homosexualité. Quant au fils aîné de 20 ans, à la fac il entendait parler de penseurs à la mode et revenait avec tout un tas d’idées nouvelles difficiles à contrer. Le pauvre père demandait une  » école des parents  » car il se sentait complètement incompétent pour répondre en même temps à toutes ces sollicitations, en se mettant au niveau de chacun.
C’est vrai que les parents, et en particulier les pères — car c’est surtout à eux que revient ce rôle — ont besoin de se former pour savoir répondre aux questions de leurs enfants. Là aussi la formation continue est de rigueur sous peine d’être vite dépassés. Ma première réponse fut de féliciter ce papa d’avoir su établir un climat familial où les enfants osent poser leurs questions. Car il faut être lucides, si les enfants ne peuvent pas poser leurs questions à la maison, ils les poseront ailleurs… avec le risque des réponses qu’ils recevront. Cela montre l’importance du dialogue pour que les enfants puissent apporter leurs questions et surtout aussi que les parents sachent donner des réponses adaptées à leurs jeunes. Dans ce dialogue, n’attendons pas que les enfants soient grands pour échanger avec eux.
Quelques fois, des pères de famille sont tentés de dire :  » Mon gamin a 4 ans, qu’est ce que tu veux que je fasse ? Je ne vais pas jouer avec lui, je ne sais pas jouer. Je vais attendre qu’il soit grand. » Il faut bien se mettre dans la tête que si les enfants ne prennent pas l’habitude de parler avec leur père quand ils sont encore petits, ce n’est pas à l’adolescence qu’ils vont commencer ! Le père ne perd pas son temps à jouer avec son fils ou sa fille, petits. Il tisse avec eux des liens de confiance qui seront de l’or au moment des grandes questions de l’adolescence.

LES MOMENTS PRIVILÉGIÉS DU DIALOGUE

Les repas sont souvent un moment favorable. Mais attention à laisser la parole à chacun, quitte à museler un peu les bavards… et puis la grande bavarde à museler coûte que coûte à ce moment, c’est la sacro-sainte télévision !
Les moments de vaisselle sont aussi des moments où l’on parle facilement : chacun s’active, on n’est pas à se regarder dans le blanc des yeux, c’est souvent plus détendu que d’autres moments plus impressionnants. Certaines familles n’achètent pas de lave-vaisselle exprès pour faciliter ce moment d’échange.
Je sais qu’à « l’Emmanuel », on préconise beaucoup un « moment pour chaque enfant« . C’est certainement excellent.
L’heure du coucher peut aussi être très favorable aux confidences ou aux réconciliations, attention à ne pas en laisser perdre l’occasion.

Après le dialogue, lorsque la décision est prise (et pour les choses importantes c’est au père que revient le rôle de trancher), il faut un  » front uni  » entre monsieur et madame. Sinon on peut être sûrs que l’enfant s’infiltrera entre les deux et obtiendra tout ce qu’il veut.

MODALITÉS DU DIALOGUE

Ce dialogue parents-enfants, et en particulier père-enfant, a pour rôle de transmettre des repères, mais d’une manière plus large il va permettre à l’enfant de « devenir ce qu’il est ».
En plus de la parole il va s’effectuer sous des modalités très diverses

Dialogue par le toucher

L’enfant reçoit, accueille tout un tas de choses par son sens du toucher. La raison principale est qu’il n’est pas encore capable d’idées abstraites, il a besoin d’un réalisme concret. Or, justement Saint Thomas d’Aquin disait que le sens du toucher est le sens de la certitude. Regardons cette table en face de nous. Je peux me dire que c’est une illusion : ceux qui dans le désert aperçoivent une oasis le savent bien ! Or si je touche la table, alors c’est une certitude : je suis sûr qu’il y a bien une table ici.
Pour les enfants, le sens du toucher va leur donner la certitude qu’ils sont aimés. C’est pour cela qu’ils ont tant besoin de caresses, de câlins, de baisers, et qu’il faut leur en donner. J’ai envie de dire ils y ont droit. Ils en ont besoin pour se construire en tant que personne. Quand un père fait un câlin à son enfant, celui-ci enregistre :  » Papa m’aime « .
Je voyais un jour un film sur Mère Thérésa, elle était dans une ville bombardée et passait dans un dispensaire. Il y avait là un enfant de 6 à 8 ans, très agité sur sa civière, et la Sœur caressait son torse nu avec amour. Assez rapidement l’enfant a été rassuré, il s’est apaisé. Le sens du toucher est celui de la certitude. Parfois, une éducation trop pudique nous empêche de manifester notre tendresse, provoquant de gros  » manques « , des trous dans notre relation à l’enfant et aux autres.

Si le père ne pose pas ces gestes, si la mère ne fait pas cela, l’enfant ne recevra pas la certitude d’être aimé pour lui-même. Il ne recevra pas le sens que son corps est quelque chose de beau, et il aura toujours peur de son corps, ne saura pas très bien se « dépatouiller » avec, d’où les problèmes importants parfois qu’il pourra avoir avec son corps.
Exemple : un jeune papa qui n’avait jamais reçu de câlins de la part de son père, arrive à en faire quand même à sa petite fille mais pas à son garçon de 10 ans, qui pourtant vient quelquefois se coller contre lui, mais son père ne le supporte pas et repousse son fils. Celui-ci est très agité et c’est là qu’est l’explication : le père le sait bien,… mais il n’y arrive pas pour le moment.
Comment faire pour progresser ? Qu’il regarde d’autres papas, comment ils font, qu’il en parle avec eux, qu’il regarde Dieu dans la Bible : l’affection de Dieu est sans limites. On voit le Dieu-Père qui est à la fois fort, et en même temps il sait se montrer d’une tendresse extrême. Il n’a pas peur de prendre ses enfants sur ses genoux, de leur caresser la joue. Écoutons le prophète Isaïe « On vous caressera en vous tenant sur les genoux. Comme celui qu’une mère console, moi aussi je vous consolerai » (Is 66,12.13). Et puis Osée « J’étais pour lui comme celui qui élève un nourrisson tout contre sa joue. Je me penchais sur lui et lui donnais à manger. » (Os 11,3 4)
Si le papa n’a pas vécu cette expérience, quand il était lui-même petit, il est absolument nécessaire qu’il se nourrisse de ces images, pour s’en imprégner et les faire siennes et éveiller en lui l’expression d’une tendresse chaste vis-à-vis de son fils. Regardons aussi Jésus et les petits enfants dans l’Évangile :  » Laissez-les venir à moi.. « . On voit Jésus les embrasser, les bénir, leur parler.. (Mc 10,16) Il est fondamental de se nourrir de ces gestes pour pouvoir un jour les reproduire. Il ne s’agit pas d’un manque de virilité ou de tendances déviées. Ces gestes sont l’expression d’une paternité incarnée dont l’enfant a besoin pour se construire, pour se convaincre qu’il est aimé par celui qui lui sert un peu de modèle.
A travers le contact chaste et affectueux des corps, ce sont les cœurs qui se rapprochent, tandis que ceux qui se durcissent dans leur corps, risquent en même temps d’envelopper leur cœur d’une carapace.

Dialogue par le silence

Le toucher ne suffit pas, le père doit aussi apprendre à se taire pour laisser son enfant s’exprimer. L’enfant doit faire l’expérience qu’il a le droit de dire des bêtises, d’émettre des jugements non encore fondés. Il est en chemin, en construction. Il a le droit de ne pas être parfait dès maintenant. Il a confiance qu’ensuite son père rectifiera, réajustera, rééquilibrera ses propos. Mais si tout de suite, on lui dit :  » Tu es nul, tu n’y connais rien « , l’enfant ne parlera plus. Si aussitôt qu’il a parlé, l’enfant a droit à tout un discours avec des arguments massues pour le « remettre dans la vérité », il n’osera plus dire ses objections, ses interrogations ; il ira chercher ses réponses ailleurs.
Saint Benoît demande aux moines, lorsqu’ils ont des idées un peu tordues, d’aller voir le père abbé ou leur père spirituel, et d’exprimer ce qui les anime. Et cela pour deux raisons : d’une part cela « dégonfle les baudruches » de les exprimer. Et d’autre part c’est pour faire l’expérience que « j’ai le droit de penser des bêtises, d’être moche ; je continuerai d’être respecté et aimé« . Au Mont Athos, dans un grand monastère orthodoxe, chaque soir après l’office de Vêpres, les pères spirituels se répartissent dans l’église et les moines peuvent venir dire en deux minutes ce qui leur est passé par la tête pendant la journée. Cette expérience de transparence et d’accueil du regard paternel sur soi, fait recevoir au quotidien l’amour du père (et à travers le père terrestre, c’est bien sûr le Père céleste qui est perçu) qui nous aime tels que nous sommes, même moches ; pour ce que nous sommes, même si cela ne correspond pas au rêve paternel sur sa progéniture. Le moine comprend ainsi qu’il est aimé de manière inconditionnelle, qu’il n’a pas besoin de « mériter d’être aimé » en faisant ceci ou cela. L’amour qu’il reçoit de son père spirituel est un amour gratuit parce que venant de Dieu, qui nous aime gratuitement : « Voici ce qu’est l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime d’expiation pour le péché« .(1Jn 4,10)

C’est un peu dans ce sens que le papa doit apprendre à se taire pour pouvoir accueillir son enfant qui lui parle. Il est important qu’il sache se retenir de répondre tout de suite, qu’il retienne sa langue, qu’il « se creuse » d’une certaine manière pour laisser toute la place à son enfant d’être lui-même. S’il répond trop vite, s’il exprime trop vite les mots que cherche l’enfant, celui-ci n’aura pas pu exprimer jusqu’au bout ce qu’il voulait, et par là « être » devant son père, se situer devant lui en tant que personne.
Par cette attitude d’accueil, le père donne confiance à son enfant et lui permet d’être lui-même, dans la certitude qu’il continuera d’être aimé. Mais ceci n’exclut pas – et j’ai envie de dire : au contraire – qu’ensuite le papa puisse exprimer ses réponses et éventuellement réorienter son enfant.

Remarquons cependant que pour un papa, il n’est pas inné de rester ainsi silencieux devant son enfant, de se « creuser » pour l’accueillir. J’ai l’impression que pour qu’il sache le faire, il faut d’abord que l’homme ait perçu lui-même le bienfait d’avoir été ainsi écouté jusqu’au bout, qu’il ait fait l’expérience de pouvoir s’ouvrir profondément, aidé par la qualité d’accueil d’un autre.
Je suppose que c’est ce que veut dire Jean Paul II quand il déclare « Plus je deviens fils, plus en même temps je deviens père« . Je comprends ainsi cette affirmation : plus je deviens fils en acceptant de me recevoir de Dieu à travers un autre (?), plus par le fait même je suis capable de permettre aux autres de devenir pleinement eux-mêmes.
Être père, ce n’est pas façonner l’autre à mon image, c’est lui permettre de devenir profondément lui-même. Mais il est souvent difficile pour un homme d’exprimer son tréfonds. S’il ne l’a pas appris avec son propre père, il pourra encore le faire avec son père spirituel ou avec son épouse (qui elle-même n’attend que cela !….). Il apprendra là à écouter ses enfants.
Dans cette attitude d’accueil, le silence est important, mais aussi le regard.

Dialogue par le regard

Dans ce silence d’écoute, le regard du père est très important. C’est lui qui fait percevoir à son enfant, même sans parole, qu’il est accueilli tel qu’il est. C’est lui qui l’appelle, par sa compréhension bienveillante, à aller plus profond dans son discours. C’est le regard qui donne confiance que le père ne juge pas, qu’il continue d’aimer son enfant, même si celui-ci pressent qu’il est entrain de dire de grosses bêtises.
Je pense à une jeune femme qui me racontait ses difficultés. Pendant qu’elle parlait, tantôt je la regardais, et tantôt je laissais aller mon œil ici ou là dans la pièce. Elle intervint : « Mon Père, n’arrêtez pas de me regarder, j’ai besoin que vous me regardiez. Par votre regard, vous me faites exister en me révélant ce qui est beau en moi. » En réfléchissant par la suite à cette remarque, et en en parlant avec elle, j’ai compris qu’à travers mon regard chaste, c’était en fait le regard de Dieu qui se posait sur sa fille, et cela lui faisait du bien.
Le regard paternel (aussi bien du père de famille que du père spirituel) est chargé de transmettre le regard même du Père céleste sur ses enfants. Il agit comme le rayon de soleil qui, en caressant une fleur doucement, l’éveille ; en l’effleurant, il lui permet de s’ouvrir, de s’épanouir.
J’ai même envie d’aller plus loin : le regard de Dieu, à travers celui du père, ne se pose pas simplement sur l’extérieur de l’enfant. Il semble qu’il puisse rejoindre le cœur profond, « l’âme » de l’autre, pour y éveiller des facultés endormies, ou mieux encore, pour y féconder ses puissances cachées, attendant qu’un principe actif vienne leur donner la vie. Le regard paternel, parce qu’il est un regard d’amour et d’accueil bienveillant, donne vie à ce qui était en attente dans le cœur de son enfant. Que l’on pense au regard de Jésus sur Zachée, ou sur Lévi le publicain (Lc 5,27). Jésus rejoint en lui des richesses insoupçonnées de générosité. Il les éveille et le collecteur des impôts romains deviendra Matthieu l’évangéliste.
Ainsi, c’est souvent le père qui va transmettre la confiance à l’autre, qui pourra alors exprimer ce qu’il a de plus profond et de plus caché en lui. La fierté paternelle devant ces « fleurs qui s’ouvrent » dans le cœur de son enfant, devant cette véritable « naissance », sera le stimulant le plus fort pour un jeune de continuer à parler et à progresser. C’est impressionnant combien les enfants ont besoin de percevoir et d’entendre la fierté que leur porte leur père, et cela à tous les âges. J’ai encore dans les oreilles cette confidence d’un homme mûr, brouillé avec son père depuis longtemps, qui criait sa souffrance : « C’est fou, mais à 50 ans, on a encore besoin de se sentir reconnu par son père. Quel vide quand ce n’est pas le cas ! »
Il me semble que cet exemple du regard paternel qui est chargé de transmettre le regard de Dieu sur l’autre rejoint en fait une réalité beaucoup plus générale. St Benoît rappelle plusieurs fois au Père Abbé d’un monastère que par son nom (« Abba » signifie « Papa » en araméen) il tient la place du Père céleste. C’est dire qu’à l’imitation du Christ, il doit en refléter le cœur par toute sa personne. Telle sera aussi le désir de tout père de famille. On comprend par là que plus le père aura une vie intérieure unie à Dieu, plus le regard du Père céleste pourra le traverser, et rejoindre, éclairer et réchauffer l’âme de son enfant.

Dialogue par la parole

Bien sûr que dans le dialogue père-enfant il faut aussi des paroles, nous allons nous y arrêter rapidement. Mais vous avez compris que les paroles auront d’autant plus de poids que l’écrin dans lequel elles seront prononcées sera porteur d’accueil profond, de bienveillance, de confiance.
De nos jours, avec le développement du niveau des études, les pères sont parfois un peu complexés pour dialoguer avec leurs enfants. Ceux-ci, par l’école, sont plus habitués à « brasser des idées », ou dans la rencontre d’autres du même âge à « refaire le monde » au cours de discussions interminables. C’est vrai que si un jeune peut confronter ses découvertes ou interrogations intellectuelles avec ses parents, c’est mieux. Mais ce n’est pas l’essentiel car cela, il peut le faire avec ses professeurs. L’essentiel du message que le jeune a besoin de recevoir de ses parents, et en particulier de son père, ce sont ses valeurs de vie, ce qui le constitue, ce sur quoi il se construit. Et là, le père, par le fait même de son expérience accumulée, a plusieurs longueurs d’avance sur son enfant. Il a acquis une sagesse de vie, un contact avec le réel, un bon sens dont le jeune est encore privé, et qu’il peut et doit lui communiquer sans complexes.
Faites le parallèle avec les homélies au cours de la messe. Ce qui vous frappe le plus, ce qui portera du fruit ce ne sont pas les raisonnements intellectuels subtils, mais la foi perçue à travers les dire du prêtre. Il en est de même dans le dialogue père-enfant.

AIDER CHACUN A DEVENIR CE QU’IL EST, DANS SA SEXUALITÉ

Là encore le père va jouer un rôle très important. Vous avez entendu parler du complexe d’Œdipe qui est une réalité, même si dans le concret il est vécu de manière plus ou moins forte selon les personnes. Je vous le résume très succinctement d’abord pour le garçon, ensuite pour la fille.

LE GARÇON

Au départ, nous l’avons vu, encore bébé, il « fusionne » avec sa mère, puis le père intervient qui le sépare de sa maman. Le petit garçon a une attirance naturelle pour maman, et voilà que papa se pose en rival et voudrait l’en séparer. Le garçon veut donc « supprimer » papa. Ainsi il pourra plus tard épouser maman. Puis un jour il fait le raisonnement suivant : « Papa est avec Maman, …je sais ce que je vais faire, je vais devenir comme Papa, ainsi je pourrai avoir Maman quand je serai grand« . À partir de ce moment le petit garçon ne va plus se poser en rival de papa, mais au contraire vouloir devenir comme lui. C’est cela, ce que l’on appelle « régler son Œdipe ». Il va prendre papa comme modèle et s’identifier à lui. Ainsi il grandira. En particulier il va développer sa masculinité, sa virilité, à l’imitation de papa
Mais si papa est trop absent pour servir de modèle, ou s’il a une personnalité étouffée par celle de maman, ou s’il est trop violent, etc., le garçon aura beaucoup de mal à s’identifier à ce modèle. Qu’adviendra-t-il ? Plus tard il aura du mal à se situer dans les relations hommes-femmes. Heureusement il peut y avoir des « pères de substitution » qui pourront combler le manque de modèle masculin, par exemple un grand-père, le parrain, un éducateur, un ami de la famille etc. Mais il faut y être attentifs.
D’une manière plus précise, on peut dire que le père confirme son fils dans sa masculinité et il l’éduque par son exemple.
Cela signifie que par sa manière d’être, il éduque son fils dans le regard à porter sur les femmes : objet de jouissance ou de respect ? C’est vrai bien sûr pour le domaine de la pornographie (Internet ou autre) mais c’est vrai beaucoup plus largement pour la façon dont il parle des femmes, dont il se comporte avec elles, etc. Nous en verrons des exemples plus loin à propos de l’éducation des filles.

LA FILLE

Comment se fait l’identité sexuelle de la fille ? Au début, comme le garçon, elle fusionne avec sa maman. Puis le père intervient qui se pose devant elle… et, ma foi la petite ne va pas y être insensible, on a même l’impression qu’elle en devient amoureuse tellement elle cherche à le charmer et le séduire ! Et elle y réussit très bien d’ailleurs. Mais alors inévitablement maman va être vue en rivale, jusqu’au jour où la petite va faire un peu le même raisonnement que son frère, mais inversé : « Puisque Maman est avec Papa, je n’ai qu’à être comme Maman et plus tard je pourrai avoir Papa« . Et voilà notre petite qui va prendre sa maman comme modèle et s’identifier à elle. Par là, elle va grandir. Mais attention : quelle est l’image de la féminité que transmet la maman ? Si c’est un message positif, alors la petite aura envie de devenir pleinement femme ; mais si c’est négatif, si la maman transmet par sa manière d’être que c’est la pire des catastrophes d’être femme, comment voulez-vous que sa fille ait envie de devenir femme ? Elle grandira en étant mal dans sa peau, en n’aimant pas son corps, en ayant peur des garçons, de sa sexualité etc.
Mais quel est donc le rôle du père dans tout cela, et en particulier vis-à-vis de sa fille ? Il va d’abord influencer son épouse, sur ce qu’on peut appeler « l’image de marque » de la féminité qu’elle transmet. Il est évident que si le mari est plein de respect pour son épouse, s’il est attentif à ses besoins, délicat à son égard, les enfants le percevront, et la femme sera heureuse d’être femme. Du coup la fille pourra souhaiter le devenir.
Si, au contraire la femme est considérée comme l’esclave tandis que monsieur reste le nez dans son ordinateur ou son journal et ne daigne jamais aider aux taches ménagères, comment voulez-vous qu’une fille qui fait des études puisse aimer cette infériorité ? Je vais peut-être vous étonner, mais je rencontre encore souvent des familles où l’on éduque dans le sens que la femme est faite pour se sacrifier, où l’on considère comme normal que l’épouse s’écrase devant son mari, que les filles soient corvéables à merci alors que les garçons font tout ce qu’ils veulent. L’esprit de sacrifice, s’il est vécu dans un amour pleinement libre est très beau. C’est dans ce sens que « le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude« . Mais si c’est vécu dans la contrainte et l’injustice, alors la fille perd le sens de sa propre dignité, elle n’apprend pas à se respecter, à épanouir ses richesses. Cela tiendra peut être pendant un moment mais lors de la crise du milieu de la vie tout le mal-être sera accentué et pourra se manifester soit en repliement complet sur soi, orientant vers des attitudes suicidaires, soit au contraire vers la révolte rejetant tout principe.
Ensuite le père va agir directement sur sa fille par son attitude à l’égard de sa féminité à elle. Exemple : les bons maris savent très bien que leur épouse a besoin d’entendre des « je t’aime », « que tu es belle », « tu sais, je suis très fier de toi », etc. Toutes ces paroles rentrent directement dans le cœur de la femme et lui donnent confiance, lui permettent de s’ouvrir à la vie et à l’amour. Mais quelques fois les papas négligent de manifester à leur fille ce genre de compliments. Ce peut être d’ailleurs dans la bonne intention de ne pas développer son orgueil, son désir de plaire. Mais le résultat est catastrophique : pour aimer sa féminité, la jeune fille a besoin d’entendre de son père qu’elle est belle, qu’il l’admire, qu’il est fier d’elle quand elle fait quelque chose de bien, etc. Elle y puisera la force pour oser développer des attitudes autres que celles de la masculinité.
La fille a aussi besoin que son papa pose sur elle des gestes d’affection, mais des gestes purs. Si elle se sent objet de convoitise, alors elle aura peur de ces gestes ou regards et éprouvera ensuite du mal à se donner physiquement à son mari.
Un moment très important est celui des premières règles. S’il revient à la maman, bien sûr, de préparer sa fille à cet événement, l’attitude du papa, elle aussi, aura beaucoup de poids. Les règles sont le signe que physiologiquement la petite fille est devenue femme. Comment un papa ne pourrait-il pas s’en réjouir et le signifier à celle qui en est encore toute troublée et émue ? Quel moment inoubliable et structurant si, ce jour là, il lui offre un bouquet de fleurs, ou une simple rose rouge, accompagné de quelques mots disant sa fierté que sa fille soit devenue femme !
Le papa devra aussi faire percevoir à sa fille combien il admire sa femme. Il pourra lui glisser dans l’oreille quelques fois « Regarde comme maman est belle« . Il n’aura pas peur de manifester sa tendresse à son épouse devant ses enfants par des baisers ou câlins etc. Tout cela aidera la fille à ne pas craindre d’être femme, lui donnant confiance qu’elle pourra s’épanouir dans sa féminité. Mais combien ont été profondément blessées à ce niveau ! Soit parce qu’elles n’ont jamais reçu aucun compliment sur leur féminité, soi parce qu’elles ont été l’objet de caresses impures, soit parce que le père dédaigne de discuter avec elles comme étant totalement inintéressantes.
Oui, le message que le père transmet à sa fille est fondamental. On peut dire qu’il révèle sa fille dans sa féminité en « l’appelant ». Et il l’appelle, par sa propre masculinité à lui. Si c’est vécu de manière chaste alors il l’épanouit, sinon il la dévie ou la blesse profondément.
Mais cette influence du père pour faire éclore l’identité propre de chacun de ses enfants est plus large que simplement dans le domaine de la sexualité.

LE PÈRE AUTHENTIFIE LE DON PROPRE DE CHACUN

Il est significatif que dans toutes les civilisations, c’est le père qui détermine le nom de son enfant. Par exemple dans une culture comme celle de la Corée où l’épouse garde son nom de jeune fille, l’enfant prend le nom du père. Vous savez que dans la tradition biblique le nom exprime la personnalité profonde, la vocation d’une personne (que l’on se souvienne le « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église« ). Que ce soit le père qui donne le nom à l’enfant exprime la responsabilité d’orientation de fond que le papa détermine pour son fils. Par exemple à la naissance de Jean Baptiste, puisque le père est muet, on demande à Elisabeth comment elle veut appeler son fils, elle répond « Jean » La famille ne comprend pas, on se tourne alors vers Zacharie, le papa, qui se fait porter un écritoire et décide « son nom est Jean », ce qui signifie « Dieu fait miséricorde » ce qui fut bien la mission dont le Baptiste devait être le témoin.
À travers ces exemples, on comprend que le père a la responsabilité et la grâce d’aider l’enfant à découvrir quel est son don propre, à accueillir ce qui est beau en lui, ce qui est profond et qui peut-être correspond à sa vocation personnelle. La maman aura des intuitions fines, mais elle est trop proche de son enfant et donc risque d’être subjective, de se laisser emporter par son amour maternel. Le père, lui, est plus en retrait. Il devra bien écouter sa femme, mais on lui accorde en général une objectivité plus grande, on aura besoin de sa confirmation pour déceler le don propre de chacun de ses enfants. Si j’écoute les mamans des moines, elle sont parfois plus ou moins « gaga » devant leur fils, comme en « adoration permanente »… Elles ont sûrement raison, …mais les papas m’aident à relativiser certains points !
On comprend par là l’importance que le père soit attentif à ne pas plaquer sur son fils son propre idéal. Sinon il l’empêcherait de devenir lui-même. Un père scientifique risque par exemple de sous estimer les richesses littéraires ou de sensibilité artistique de son enfant. Un autre, qui rêvait de faire carrière dans le sport, poussera son fils à pratiquer le même que lui, au détriment de ses vrais désirs et atouts. Ce qui est grave, c’est quand le fils perçoit un message de fierté et d’amour de son père uniquement dans ce domaine particulier vers lequel on le pousse. Il interprétera : « Pour être aimé de papa, il faut que je fasse ceci ou cela« … mais en profondeur cela signifie « Je ne suis pas aimé pour ce que je suis, mais uniquement si je fais telle chose. Hors de ce domaine, on ne m’aime pas, et si papa ne m’aime pas, c’est que je suis nul« . Alors l’enfant va peut-être essayer, vaille que vaille, de correspondre au projet paternel. Mais en profondeur ce ne sera pas l’expression de lui-même. Et à 40 ou 50 ans, s’il en a la force, il rejettera tout ce plaquage. Mais ce qui est grave, c’est que dans cette révolte tout sera emporté, « le bébé avec l’eau du bain ». Et s’il n’a pas la force de cette libération, alors il traînera toute sa vie un mal-être qui l’emprisonnera, l’étouffera, l’empêchant d’être heureux.
En contre point de cet étouffement paternel, j’assistais un soir à une célébration du shabbat dans une communauté des « Béatitudes ». Les papas étaient invités à bénir leurs enfants au nom de Dieu, et je les voyais tous, enveloppant tendrement de leurs bras et de leur affection leur progéniture, pour prier sur chacun pendant quelques minutes. Quelle force extraordinaire ce doit être pour un enfant de faire chaque semaine l’expérience de la tendresse paternelle et de se sentir aimé tel qu’il est par Dieu et par papa !
Dans cette orientation de la confirmation du don propre à son enfant, le père va jouer encore un rôle important en fortifiant son fils ou sa fille au moment de se lancer dans une grande entreprise. Je vous donne pour cela un exemple très impressionnant et émouvant. Il s’agit du récit du Baptême de Jésus rapporté par Luc et Marc (Lc 3,22 et Mc 1,9-11). Les exégètes s’accordent pour reconnaître à cet événement le sens d’un tournant dans la vie de Jésus : à partir de là commence sa vie publique. Or la voix venant du Ciel s’adresse directement à Jésus lui-même « Tu es mon Fils bien aimé, Tu as toute ma faveur. » C’est donc Jésus qui avait besoin d’entendre ces paroles paternelles. Elles n’ont pas été prononcées pour la foule mais pour le Fils, pour le confirmer au moment de se lancer dans la grande aventure apostolique. Le Père céleste lui renouvelle à la fois sa proximité et sa confiance. Il semble que Jésus, dans son humanité, ait eu besoin de ce soutien paternel pour démarrer. S’il en était ainsi de Jésus lui-même, que doit-il en être de nos enfants !
Allant dans ce sens-là, je vous cite 2 exemples que j’ai rencontrés et qui me paraissent très beaux. C’est un papa qui a pris cette habitude : quand il marie l’un de ses enfants, le soir-même du mariage, il prend le couple à part avec son épouse et là il les bénit, comme pour signifier : « Vous prenez votre envol maintenant », « Avance au large ». C’est un jeune, entré en religion, et qui, juste avant la cérémonie de prise d’habit a demandé à rencontrer son père pour que celui-ci le bénisse.
Le père aide chacun des enfants à découvrir son don propre et le confirme dans ce sens. Mais il est important qu’il n’oublie pas non plus son épouse afin qu’elle puisse elle aussi apporter sa grâce propre de mère.

LE PÈRE FACE AU DON PROPRE DE LA MÈRE

Dans tout ce processus de croissance de l’enfant, nous avons perçu la complémentarité des rôles entre le père et la mère. Chacun apporte sa richesse, qui souvent complète la faiblesse de l’autre. C’est dire que le père doit vraiment jouer son rôle de père, et la mère son rôle de mère. Mais pour cela monsieur devra aider son épouse à donner toute sa grâce.
La maman va apporter à l’enfant la chaleur de l’amour (tendresse, douceur, respect), la proximité aussi car elle le devine souvent à demi-mot, et puis la sécurité qu’il compte à ses yeux à elle, etc. Mais pour cela, elle a besoin que son mari lui assure une sécurité affective, psychologique, matérielle. Elle en a besoin pour pouvoir être pleinement elle-même et se donner librement à sa famille.
Si la maman est stressée par la vie, elle ne pourra transmettre la sécurité et la chaleur de l’amour.
Si elle ne se sent pas aimée par son mari, elle aura tendance à garder les enfants pour elle… et risque de les étouffer affectivement (cf. tous les chantages affectifs dans lesquels on peut emprisonner les autres, en particulier ses enfants).
Si le père est trop violent à son égard, elle devra se durcir pour résister et cherchera auprès de ses enfants l’écoute qu’elle n’a pas chez son mari, faisant porter sur ceux-ci des poids qui ne sont pas les leurs. Etc.
Nous mesurons par-là combien le rôle du père ne s’arrête pas aux enfants : pour être un bon père, il faut être un bon époux. C’est à deux que l’on travaille à aider les enfants à grandir.

EN CONCLUSION

La paternité humaine est à la fois tout à fait exaltante et terrifiante.

EXALTANTE, car on mesure à quel point elle est importante pour permettre à un enfant de se structurer, de grandir. Pour prendre quelques images, je dirais que

  • le père est vraiment le « tuteur » sur lequel une plante s’accroche et qui va lui permettre de se développer elle-même, de s’élever.
  • il est en même temps la »main » qui protège l’enfant, qui l’encourage, lui montre la direction, le pousse un peu dans celle-ci, mais sans trop forcer.
  • il est aussi les « épaules » sur lesquelles l’enfant s’est hissé et qui lui permettent d’envisager la vie avec du recul et donc davantage de sécurité et de justesse.

TERRIFIANTE car qui peut se dire à la hauteur d’une telle mission ?
Chacun d’entre nous a ses limites, ses pauvretés, ses blessures qui le handicapent malgré sa bonne volonté, ou même qui conditionnent son regard sur les autres et les événements.
Aucun n’a eu des parents parfaits qui lui auraient permis de recevoir une éducation parfaite et donc de se développer et se construire de la manière la plus équilibrée, etc.
Il est donc normal que nous soyons insuffisants devant une mission d’éducation. Nous ne pouvons vivre notre responsabilité que dans l’humilité et la conscience de ne pas être parfaits, d’avoir besoin d’être complété par d’autres : des éducateurs, des membres proches de la famille ou parmi les amis, des pères spirituels, etc.

Mais en même temps, il nous faut avoir conscience que DANS CETTE TÂCHE, NOUS NE SOMMES PAS SEULS.
Le vrai père de chacun, c’est le Père céleste. C’est Lui qui nous confie ses enfants pour que nous tenions sa place, mais il ne les abandonne pas pour autant : si nos carences affectives ou autres nous empêchent de transmettre telle ou telle valeur à nos enfants, Dieu peut quand même les rejoindre directement dans leur âme et se révéler à eux. On connaît bien des cas de personnes qui ont été touchées par la grâce, totalement indépendamment du milieu familial ou humain. Je ne sais pas si c’est vrai en réalité, mais en la matière, les « fleurs » peuvent apparaître sur des tas d’ordures.
Cependant, d’une manière générale, pour s’occuper de ses enfants, Dieu nous associe à sa paternité, il nous y fait participer. Il est significatif de remarquer que la Bible demande de respecter les autres hommes, de les considérer, les protéger, etc. Mais elle demande d' »honorer ses parents » (Ex 20,12 ; Dt 5,16). Le terme « honorer » (kabed en hébreu) n’est utilisé que pour eux et pour Dieu. On a là le signe qu’en eux, le croyant perçoit Dieu. Cela est vrai parce qu’ils donnent la vie, bien sûr, mais au-delà de la vie physique, on peut élargir leur médiation à l’ensemble de l’éducation en général : les parents d’une certaine manière ont mission d’incarner, de représenter Dieu pour leurs enfants, au double sens de tenir sa place, et de le rendre présent.
Jésus exprime cela d’une manière très forte pour lui-même, mais nous sommes appelés à le vivre aussi pour nos enfants : « Puisque vous me connaissez, vous connaissez aussi le Père […] celui qui m’a vu a vu le Père. » (Jn 14,7.9). « Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même. C’est le Père qui, demeurant en moi, accomplit ses propres œuvres » (Jn 14,10)
Par notre paternité, nous sommes appelés à être image, bien mieux icône du Père éternel vis-à-vis de nos enfants. C’est-à-dire qu’en nous regardant, l’enfant doit pouvoir se dire « Dieu est un peu comme cela, en mieux« , en nous écoutant il peut entendre l’amour de Dieu pour lui. Cette capacité appartient à la grâce du Sacrement de mariage. Familiaris consortio n°14 le dit très nettement « En devenant parents, les époux reçoivent de Dieu le don d’une nouvelle responsabilité. Leur amour parental est appelé à devenir pour leurs enfants le signe visible de l’amour même de Dieu, d’où vient toute paternité au ciel et sur la terre » (cf. Ep 3,15)
L’amour des parents est appelé à être le signe de l’amour de Dieu pour leurs enfants. C’est dire que les parents en reçoivent d’abord la grâce, pour pouvoir la mettre en œuvre. Ceci veut dire finalement que plus nous vivrons unis au Père éternel, plus il pourra rayonner à travers nous et nous façonnera à son image.

Compléments :

1) J’ai insisté sur l’importance que Mr et Mme présentent un front commun devant les enfants pour que ceux-ci ne puissent pas jouer de l’un au dépens de l’autre. C’est vrai, mais cela ne signifie pas que Mme doive toujours s’écraser devant son mari ! Elle a son mot à dire, elle a sa personnalité à exprimer, sa richesse à donner qui équilibrera celle de son mari. Même dans les discussions, il n’est pas mauvais que les enfants perçoivent que quelques fois, Papa et Maman pensent différemment. Ensuite quand on décide, alors on s’y tient des deux côtés ; mais même là, si par exemple Mr est un peu sévère, il est important que la Maman sache se montrer proche, sans aller contre ce que le père a décidé, mais en aidant à l’accomplir, en l’humanisant. En agissant ainsi, la Maman fait percevoir la richesse de la grâce féminine.

2) On peut se sentir écrasé devant la grandeur de la tâche paternelle. Il est clair que personne au monde ne correspond parfaitement à la mission. Chacun aura ses faiblesses, ses manques, ses pauvretés. C’est normal, inévitable … et dans un sens c’est même un bien ! Car si l’on a un père parfait on ne peut plus s’identifier à lui, il est trop grand ! Du coup on ne se permet pas d’être soi-même pour tenter de ressembler au modèle, et n’y parvenant pas, on se culpabilise on se déconsidère.
Si au contraire le père est imparfait, on va raisonner ainsi : « Papa a des aspects formidables, mais sur tel point je ne veux pas devenir comme lui ! » Par là l’enfant prend conscience qu’il n’est pas Papa et va pouvoir devenir lui-même, différent de son père.
En ce sens les faiblesses des parents sont une chance pour l’enfant, pour qu’il ose être différent, être lui-même. « Parents, n’ayez pas peur de vos faiblesses, de vos insuffisances, elles sont une chance pour vos enfants, pour les aider à devenir eux-mêmes, à se construire différents de vous. »

3) Témoignage paru dans Famille Chrétienne n°1724 du 29/01 – 04/02 2011, page 10, Le père, cet homme écartelé :
« Un père, aujourd’hui, c’est un aventurier du grand écart : entre humilité intérieure et autorité extérieure ; l’état d’époux et de papa ; la réalisation de soi et le don de soi ; la protection à assurer et la prise de risque à susciter ; la sécurité à offrir et la frustration à encourager ; l’écoute tendre et la prise de décision ferme ; le rappel des principes et les concessions obligées… Le patriarche d’autrefois n’existe plus, l’autorité « automatique » non plus. Les enfants exigent une cohérence entre les paroles et les actes : on est contraint à être des saints. » Alain, 52 ans.
Personnellement, dans la litanie des dilemmes j’ajouterais volontiers : écouter l’autre jusqu’au bout, et réagir quand il en a besoin ; s’effacer pour permettre à l’autre d’être, et s’affirmer pour lui donner des repères ; se placer comme un modèle potentiel, et laisser l’autre libre d’être différent ; indulgence de celui qui comprend les limites de l’autre, et exigence de celui qui croit en ses capacités ; intervenir pour corriger l’autre, et le confier à la miséricorde divine ;

4) Il faudrait ajouter aussi quelque chose sur la force de protection du père, les enfants qui ont besoin de se sentir protégés par le père. La stabilité affective du père est rassurante.