Moines qui psalmodient

Prier avec les psaumes



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Apprendre à prier avec les psaumes

Il n’est pas toujours évident de prier avec les psaumes. Quelques clés sont nécessaires pour entrer dans cette forme de prière dans laquelle de nombreux hommes (et femmes) de prière se trouvent « chez eux ».

L’apprentissage du langage

Nous envions parfois la vie des bébés : manger, dormir, et profiter de la tendresse de sa maman. Une vie bien agréable, il faut le reconnaître, pourtant pas si enviable que cela, car le bébé souffre d’un cruel défaut de communication. Pour exprimer ce qui lui arrive, il n’a pratiquement qu’un seul moyen : les pleurs ! S’il a faim, il pleure ; s’il digère mal, il pleure ; s’il a froid, il pleure ; s’il a chaud, il pleure. Et quand tout va bien, il ne dit rien.

Ce qui le sauve, c’est l’intuition féminine qui permet à sa maman de « deviner » ses attentes. Les hommes, quant à eux, n’y comprennent pas grand-chose habituellement.

Ce grave défaut de communication va être comblé par l’apprentissage de la parole. Cela prend des années selon un processus absolument prodigieux. À force d’entendre ses proches parler et employer les mêmes mots pour désigner les mêmes choses, l’enfant va faire des associations entre les sons entendus et les choses désignées. Assez vite, il va comprendre ce qu’on lui dit, mais il restera encore longtemps incapable d’exposer quoi que ce soit. Maladroitement, il va commencer à répéter quelques mots, souvent déformés. Puis son vocabulaire va s’élargir. Il va comprendre petit à petit les règles fondamentales de la syntaxe, repérer le rôle des verbes, prendre conscience des temps, et au fur et à mesure, il va réussir à exprimer des pensées de plus en plus complexes, jusqu’à pouvoir communiquer en profondeur avec autrui, quand il sera capable de mettre en lumière des sentiments intimes ou des idées abstraites qui sont à cent lieues des intérêts très limités qui font l’univers de pensée d’un bébé.

Pauvreté de la communication avec Dieu

Ce qui est valable dans l’ordre de la communication entre personnes humaines l’est aussi dans l’ordre de la communication avec Dieu : il faut apprendre à communiquer avec lui. L’homme qui ne sait pas communiquer avec Dieu a tendance à faire exactement comme un bébé : si tout va bien, il ne dit rien c’est-à-dire qu’il ne prie pas ! Si ça ne va pas : il pleure ! C’est une communication bien pauvre ! Un langage binaire : zéro ou un ! Et parfois, un sourire de contentement, mais est-il vraiment adressé à Dieu ?

Comme un bébé qui ne soupçonne pas le moins du monde ce que peut être la richesse de la communication avec d’autres personnes, celui qui n’a qu’une relation très pauvre avec Dieu n’imagine même pas les échanges qu’un homme de prière peut avoir avec son Dieu. En ce domaine, la palette de couleurs à sa disposition est infinie, comme dans le langage adulte : louange, contrition, adoration, exultation, supplication, abandon, espérance, désir, etc. Et pour chacun de ces mots, toute une gamme d’intensités différentes.

Apprendre le langage de la prière

Pour arriver à communiquer avec Dieu, il faut apprendre le langage de la prière. Comment faire ? Comme pour apprendre à parler, l’homme de prière doit commencer par écouter les mots de la prière tels que Dieu les utilise. Or la Bible nous offre des prières toutes faites, des prières divines, que le Christ lui-même a utilisées : les psaumes1. Si quelqu’un veut apprendre à prier, qu’il prenne le psautier et qu’il lise, il y trouvera les mots de la prière chrétienne.

L’exemple de Marie

Nous avons un exemple tout à fait étonnant de l’apprentissage de la langue des psaumes en Marie. La seule prière un peu développée que nous ayons d’elle est le Magnificat (Lc 1,46-56). Quand on le lit dans une Bible contenant des références marginales, on s’aperçoit que ce cantique est tissé de réemploi de la Bible, particulièrement des psaumes2. Marie était tellement imprégnée par les psaumes qu’ils jaillissaient spontanément sur ses lèvres lorsqu’elle s’adressait à Dieu. Non seulement elle employait les mots des psaumes, mais comme un enfant qui utilise les mots de ses parents pour dire ses propres pensées, elle a été capable de s’en servir pour exprimer une louange toute nouvelle qui n’avait jamais été inventée jusque-là. Les paroles et les expressions des psaumes étaient devenues le fond même de son expérience spirituelle. Tout en les respectant, elle leur a donné une signification nouvelle.

Il nous faut donc, à son école, apprendre la langue des psaumes pour savoir communiquer avec Dieu. Comme tout apprentissage, cela se fait par étapes.

Découverte d’un verset « porteur »

La première fois que quelqu’un ouvre le psautier, il ne comprendra pas tout, mais il percevra peut-être que tel verset exprime très bien ce qu’il voudrait dire à Dieu. Quelques exemples :

  • Pour demander pardon « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour » – Ps 50,
  • Pour louer Dieu « Ô Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton Nom ! » — Ps 18,
  • Pour implorer son aide « Dieu, viens à mon aide, Seigneur à notre secours » – Ps 69,2,
  • Pour exprimer un élan de désir de Dieu « Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche dès l’aube » – Ps 62,
  • Pour demander à Dieu la grâce de faire sa volonté « Incline mon cœur vers tes exigences, non pas vers le profit » – Ps 118,
  • Pour dire sa confiance « En toi, Seigneur, j’ai mon refuge » – Ps 30 ; « Garde-moi, mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge » – Ps 15.

Découverte de la dynamique intérieure d’un psaume

L’homme de prière ne se contentera pas de répéter des versets isolés. En persévérant, il va découvrir que le psaume lui-même a une dynamique interne, que ses versets se succèdent selon une certaine logique. Il va apprendre à suivre le cours du psaume, à en épouser le mouvement. Et petit à petit, il se retrouvera parfaitement dans tel psaume qui lui parle particulièrement, jusqu’à faire de ce psaume sa prière à lui. Trouvant dans ce texte inspiré, les mots qui expriment parfaitement le mouvement de la prière qu’il porte en son cœur. À ce moment-là, la langue de la prière n’est plus pour lui une langue étrangère : il la comprend et la pratique sans trop de difficulté. Facilement, il saura exprimer ce qu’il veut à Dieu, avec nuance, et comprendre ce que Dieu lui dit.

Quelques témoignages

Innombrables sont les amateurs des psaumes qui ont découvert dans ces poèmes les mots dont ils avaient besoin pour exprimer leur prière.

PAUL CLAUDEL : « Ouvre ce livre, et prête l’oreille à l’énorme rumeur qui s’en dégage […]. Écoute tout à la fois et dis-toi que cela vient de loin, ce que tu entends ; ce ne sont pas les grêles inventions de tel ou tel auteur particulier. D’un pôle à l’autre et venant des profondeurs les plus reculées de l’origine, celle de l’homme, celle du monde qu’il habite, c’est l’ascension vers Dieu de l’élément en proie à l’Esprit, la voix vers Dieu depuis la création du monde de tous ceux qui existent, de tous ceux qui souffrent, de tous ceux qui croient, de tous ceux qui espèrent, de tous ceux qui aiment, de tous ceux qui demandent ».

A. CHOURAQUI3 : « Un petit livre ; cent cinquante poèmes, cent cinquante marches érigées entre la vie et la mort, cent cinquante miroirs de nos révoltes et de nos fidélités, de nos agonies et de nos résurrections. Davantage qu’un livre, un être humain qui parle – qui nous parle – qui souffre, qui gémit et qui meurt, qui ressuscite et qui chante, au seuil de l’éternité, et qui vous prend et vous emporte, vous et les siècles des siècles, du commencement à la fin… »4

SVETLANA ALLELUYEVA5 : « Je recherchais des paroles qui me fassent comprendre ce que je ressentais. Je les trouvais enfin dans les Psaumes de David. David chante, le cœur grand ouvert, le cœur battant à se rompre. Il s’étourdit presque de la vie et dans la vie, il voit Dieu ; il demande à Dieu de lui venir en aide lorsque parfois il sent qu’il flanche ; il raconte alors cette faiblesse, cherche en quoi il s’est trompé, se fait des reproches sur ses erreurs, puis il se dit qu’il n’est pas grand-chose, juste un atome de l’univers, mais justement un atome quand même, et voilà qu’il remercie Dieu de tout ce monde autour de lui, et de cette lumière dans son âme.

Jamais je n’ai vu des paroles qui agissent si sûrement que celles de ces Psaumes. Leur poésie brûlante nettoie, redonne courage, permet d’y voir clair en soi, de voir en quoi on s’est trompé et de repartir. Les Psaumes sont une grande flambée d’amour et de vérité. »

Quelques généralités sur les psaumes

La poésie hébraïque

Elle ne comporte pas de rime comme en français. Mais :

Des images

Toute poésie fait appel à des images ; images de la nature, comme l’orage pour évoquer la grandeur de Dieu (Ps 29) ; de la vie agricole (l’arbre au bord de l’eau ou la paille emportée par le vent, pour décrire la vie du juste ou de l’impie (Ps 1) ; images empruntées à la guerre (bouclier, citadelle, etc.) ou à la mythologie (Dieu chevauchant les nuées, la montagne où habite la divinité), etc.

Parmi les images utilisées par les psalmistes, certaines nous sont familières et appartiennent à la symbolique de tous les temps et de toutes les cultures. D’autres sont marquées davantage par la culture dans laquelle la Bible est née ; il nous faudra donc un effort pour nous familiariser : ainsi l’eau (dans un pays en bordure du désert !), le berger, le roi (dans nos sociétés modernes et démocratiques).

Quelques images, enfin, sont généralement abandonnées par les traductions parce que trop marquées par une culture particulière (par ex. « la corne » pour signifier la force).

Mais ces images et les symboles appartiennent à la substance même de la vie spirituelle : « Pour parler des réalités importantes de notre vie, de l’amour, de la mort, de l’angoisse, de l’évasion, nous les utilisons constamment. Pour parler de Dieu, il n’y a pas d’autre langage possible. » (J. L. VESCO)

Des rythmes et des sons :

Non traduisibles.

Les parallélismes :

Pratique qui consiste à dire la même chose deux fois en des termes différents6 :

« Faisons sauter nos chaînes,
rejetons ces entraves ! »
Celui qui règne dans les cieux s’en amuse,
le Seigneur les tourne en dérision ; (Ps 2, 3-4)

Et j’ai crié vers toi, Seigneur,
j’ai supplié mon Dieu : (Ps 29,9)

Parallélisme antithétique : la pensée progresse par opposition

Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra. (Ps 1,6)

Ce procédé poétique, finalement assez pauvre, est intéressant à connaître : il n’y a pas forcément à chercher un sens différent entre deux versets semblables. Cette répétition correspond à l’esprit humain qui a besoin de se répéter les choses pour qu’elles pénètrent vraiment.

On peut remarquer avec gratitude que ce procédé stylistique est traduisible, ce qui est un avantage pour ces poèmes destinés à être chantés dans toutes les langues du monde, à toutes les époques ! Ça a été bien pensé !

Des refrains

La présence de nombreux refrains dans les psaumes est un signe de leur utilisation communautaire dans la liturgie. Ex. Ps 66 ; 135

Les psaumes alphabétiques :

Ps 24, Ps 36, Ps 118, etc. Chaque verset commence par une lettre de l’alphabet hébreu. Ce procédé de style est intraduisible. Le psaume 118 est divisé par strophes dont chaque verset commence par la même lettre, d’où les énumérations des lettres dans nos bibles : aleph, beth, guimel, etc.

Les genres littéraires des Psaumes

Les psaumes sont très différents les uns des autres. Essayer de repérer de quoi il s’agit permet d’entrer plus facilement dans la compréhension du texte.

Psaumes individuels et psaumes collectifs : certains psaumes expriment directement la prière d’un groupe, d’autres celle d’un individu. Les psaumes collectifs sont surtout des psaumes liturgiques utilisés dans le culte. D’autres peuvent provenir d’un individu ; cependant le « « je » peut aussi être collectif : un roi ou un prêtre prie au nom d’un groupe.

Psaumes de détresse : Ps 21, Ps 27, Ps 58
Psaumes de louange : Ps 112, Ps 148, Ps 149, Ps 150
Psaume de demande : Ps 15
Psaume de désir : Ps 41 ; Ps 62
Psaume de confiance : Ps 22,
Psaume historique, rappel de l’action de Dieu dans l’histoire : Ps 84, Ps 88
Psaume de sagesse, méditation sur la vie et son sens par un sage : Ps 31 ; Ps 36.
etc.

Ils sont différents, et nous pouvons les aborder comme on aborde des amis. Il y a des amis très proches, que l’on connaît parfaitement et qu’on est toujours heureux de retrouver. Et puis, il y a des amis plus lointains, que l’on aime bien, mais avec qui n’a jamais été vécu quelque chose de particulièrement significatif. On les retrouve volontiers, mais sans passion. Et entre ces deux extrêmes, toutes les nuances sont présentes.

Le ou les auteurs des psaumes

Il est indéniable que le roi David a donné une impulsion à la poésie sacrée et qu’il est probablement l’auteur direct de nombreux psaumes. Mais lesquels ? Et dans quelle mesure ? Car il faut savoir que les psaumes ont longtemps été transmis oralement, chaque génération apportant sa propre inspiration (et parfois des modifications).

En réalité, nous n’avons jamais de renseignements sûrs à propos des auteurs, nous savons seulement, et c’est cela qui est essentiel pour nous, que ce sont des hommes (et des femmes ?) de prière qui ont ainsi transmis leur expérience de ce qu’ils ont vécu avec Dieu.

Le problème de la numérotation

On compte 150 psaumes, avec deux numérotations différentes, parce que la traduction en Grecque de l’AT (faite environ deux siècles av. J.-C.) a rassemblé les psaumes 9 et 10, puis pour arriver à 150 psaumes a divisé le Ps 147 en deux. D’où un décalage d’une unité habituellement (de 2 unités entre les psaumes 113 et 116). La liturgie utilise la numérotation grecque, les Bibles courantes s’appuient sur la numérotation hébraïque. Ici, j’utiliserai la numérotation liturgique.

Quand vous lisez une référence d’un psaume, et que vous n’êtes pas sûr de la numérotation utilisée, il faut aller regarder le psaume d’avant ou celui d’après pour trouver le bon.

Pas si facile à aborder !

Certains, en découvrant les psaumes, s’y plongent avec délices, mais d’autres sont rebutés par ces textes. De fait, nombreux peuvent être les obstacles à l’utilisation des psaumes.

Des allusions à des faits inconnus

Nous pouvons être repoussés par certains psaumes parce qu’ils mentionnent des éléments de l’histoire d’Israël qui nous sont inconnus. Le psaume 136 parle des fleuves de Babylone, pour comprendre ce poème, il faut savoir que les juifs ont été déportés à Babylone dans les années 580 av. J.-C.. Un peu de culture biblique peut faire du bien !

Des textes très anciens

Les psaumes les plus anciens étant attribués au roi David, celui-ci a vécu environ 1000 ans avant le Christ, cela fait 3000 ans par rapport à nous… le décalage culturel est important !

Lié à ce décalage, on peut être troublé par le désaccord de certains passages avec la révélation chrétienne.

  • L’absence d’espérance au-delà de la mort : « Personne, dans la mort, n’invoque ton nom ; au séjour des morts, qui te rend grâce ? » (Ps 6,6), « Qui parlera de ton amour dans la tombe, de ta fidélité au royaume de la mort ? » (Ps 88,12). De telles paroles nous apparaissent carrément contraires à notre espérance chrétienne, et elles le sont. Mais les psaumes nous replongent dans l’aspect historique de la révélation. Dieu ne nous a pas tout dit en un seul jour. Il a pris le temps de laisser comprendre son peuple. C’est petit à petit qu’il a éveillé les croyants au don qu’il leur prédestinait. Dans l’AT, l’espérance d’une réelle survie après la mort, sous la forme de la résurrection, n’apparaît que durant les deux siècles qui ont précédé le Christ.

  • L’absence de pardon ; les psaumes font parfois appel à la vengeance : « que l’humiliation les écrase, ceux qui me disent : C’est bien fait ! » (Ps 70,4).

Le pire dans le genre est sans doute le psaume 136 qui s’achève par ces mots :

Ô Babylone misérable,
heureux qui te revaudra les maux que tu nous valus
heureux qui saisira tes enfants, pour les briser contre le roc. (Ps 136, 8-9).

Évidemment, il y a de quoi être choqué ! Mais les chrétiens ont appris à en donner une interprétation spirituelle en phase avec l’Évangile. Par exemple, Saint Benoît pense à ce psaume lorsqu’il trace le portrait d’un bon moine dans la Règle : « C’est celui qui rejette loin des regards de son cœur l’esprit malin qui le tente, et les suggestions qu’il lui souffle, les réduit à rien, saisit les premiers rejetons (parvulos = enfants) de la pensée diabolique et les brise contre le Christ (allusion au Ps 136,9 et à 1Co 10,4 : ce Rocher était le Christ).

Autrement dit, dans la lutte contre les tentations, il faut être attentif à lutter contre les pensées mauvaises dès qu’elles arrivent dans notre esprit. Si nous les laissons grandir (passer de l’état d’enfant à adulte), elles deviennent trop fortes, nous ne pourrons plus les vaincre.

Quand on voit clairement quels sont nos ennemis (le diable, et nos propres tendances mauvaises), on conçoit très bien qu’il faille demander à Dieu de les anéantir.

  • Certains refusent de dire les paroles dures que je viens d’évoquer, mais personnellement, je trouve bien plus difficile de dire des versets qui sont des protestations d’innocence :

« Seigneur, rends-moi justice : j’ai marché sans faillir. » (Ps 25,1)

ou bien encore :

« Le Seigneur me traite selon ma justice,
il me donne le salaire des mains pures,
car j’ai gardé les chemins du Seigneur,
jamais je n’ai trahi mon Dieu. » (Ps 17,21-22)

Le problème et la lumière des protestations d’innocence

Comment, nous, pauvres pécheurs, pouvons-nous oser prononcer de telles paroles ?

Le psautier est école de prière, il nous apprend comment prier Dieu, comment se fait-il que nous y trouvions ces protestations d’innocence, si évidemment contraire à notre condition de pécheurs ?

Est-ce que le psautier nous apprendrait finalement à entrer dans une forme de prière comme celle du pharisien de Lc 18 : « O Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, malfaisants, adultères, ou encore comme ce collecteur d’impôts. Je jeûne deux fois par semaine, je paie la dîme de tout ce que je me procure. » Lui n’était pas gêné du tout par ces protestations d’innocence du psautier ! Mais Jésus nous met en garde contre ce type de prière qui exprime un contentement de soi aux antipodes de la prière du publicain, pleine d’humilité : « O Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ».

Plaider son innocence

Bien souvent dans les psaumes, nous avons l’impression d’assister à un procès : le psalmiste se défend, il plaide son innocence face à des accusateurs :

« Contre moi se sont levés de faux témoins qui soufflent la violence ». (Ps. 26)

« Des témoins injustes se lèvent, des inconnus m’interrogent. » (Ps. 34)

En Lc 18, il n’y a pas de procès. Le pharisien ne se défend pas, il fait son apologie ; il ne plaide pas sa défense, au contraire, il accuse ! Sa prière n’est pas semblable à celle des psaumes.

Le psalmiste est souvent en situation d’accusé, mais qui l’accuse ?

L’accusateur

En hébreu, le terme traduit par accusateur est Satan. Serait-ce lui qui accuse le psalmiste ?

Dans le livre de Job, c’est bien la situation du héros. Ce livre débute en nous révélant l’étonnant dialogue entre Dieu et l’accusateur. Dieu est content et admiratif de son serviteur Job (1,8). Au contraire, Satan l’accuse devant Dieu disant que s’il est fidèle c’est uniquement parce qu’il est comblé de richesse (1,11). Dieu met donc Job à l’épreuve, il le rend pauvre ; mais Job reste fidèle. Satan suggère alors de lui enlever la bonne santé (2,5). Nouvelle épreuve : maladie de Job, mais il reste fidèle (2,10).

Satan utilise ensuite des relais pour continuer d’accuser Job : ce sont ses trois amis, Elifaz, Bildad et Sophar. Leur raisonnement est simple : « Si tu souffres, c’est que tu as péché ». Continuellement, ils l’accusent d’avoir péché. Et sans cesse, Job, comme le psalmiste dans les passages cités, plaide son innocence : « Je n’ai mis en oubli aucune des sentences du Saint » (6,10).

Paradoxalement, Satan, pour accuser Job, comme pour accuser tous les hommes, saisit la loi de Dieu et pointe les manquements des hommes : « Regarde, il a enfreint ta loi, il est pécheur, il s’est opposé à ta volonté. Il mérite un châtiment ».

Dans l’épreuve

De nombreux psaumes sont des prières pour temps d’épreuve ou de crise. Dans un tel contexte, les protestations d’innocence peuvent nous être extrêmement bénéfiques. En effet, quand l’épreuve frappe, spontanément, sans la moindre réflexion, peut monter en soi l’auto-accusation : « Si tu souffres, c’est que tu as péché ! Cherche bien ! » Qui n’a pas entendu le questionnement : « Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour qu’il m’arrive une tuile pareille ? »

Or l’entrée dans le mystère de la Croix n’est pas forcément l’apanage des grands pécheurs ! Si Jésus a porté la croix, ce n’est pas parce qu’il avait commis des péchés personnels ! Les protestations d’innocence nous rappellent que si nous souffrons aujourd’hui, ce n’est pas forcément à cause de nos péchés personnels. De même que l’Innocent a subi l’épreuve, ses fidèles sont appelés à le suivre en portant la croix pour participer avec lui au salut du monde.

« Tout cela est venu sur nous sans que nous t’ayons oublié, nous n’avions pas trahi ton alliance » (Ps 43,18)

L’Innocent

Reste que le Christ seul peut dire en pleine et totale vérité les protestations d’innocence. Lui seul (avec sa mère) est sans aucun péché. « Qui d’entre vous peut me convaincre de péché ? » (Jn 8,45) ? Les apôtres l’attestent : « Il n’a pas commis de péché et dans sa bouche il ne s’est pas trouvé de tromperie » (1Pi 2,22). Juda lui aussi reconnaît qu’il a livré un sang innocent (Mt 27,4). Durant son procès, par trois fois, Pilate affirme qu’il ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Il est parfaitement l’innocent persécuté, injustement accusé et condamné, tel que décrit dans de nombreux psaumes !

Entrer dans les sentiments du Christ

Quand nous prions les psaumes, nous pouvons donc être introduits dans l’intimité de la prière de Jésus à son Père, particulièrement lors de sa passion. De fait, ses sentiments ne sont pas clairement présentés dans les récits de la passion qui se contentent de raconter des faits, avec une pudeur sans doute voulue.

Quelques aspects de l’intériorité de Jésus durant la passion présents dans les psaumes peuvent être énumérés :

  • Conscience de son innocence : « On s’attaque à la vie de l’innocent, le juste que l’on tue est déclaré coupable ». (Ps. 93,21)

  • Peur de la mort et de la souffrance : « Délivre-moi des hommes criminels ; des meurtriers, sauve-moi » (Ps 58,3)

  • Angoisse devant les persécuteurs : « Ils sont sur mes pas : maintenant ils me cernent, l’œil sur moi, pour me jeter à terre comme des lions prêts au carnage, de jeunes fauves tapis en embuscade. » (Ps 16,11-12), d’où la violence des imprécations : « Lève-toi, Seigneur, affronte-les, renverse-les ; par ton épée, libère-moi des méchants. Que ta main, Seigneur, les exclue d’entre les hommes, hors de l’humanité, hors de ce monde : tel soit le sort de leur vie ! » (Ps 16,13-14)

  • Remise confiante de son sort entre les mains de son Père : « Enseigne-moi ton chemin, Seigneur, conduis-moi par des routes sûres, malgré ceux qui me guettent ». (Ps. 26,11) « En tes mains, je remets mon esprit. » (Ps 29,6,

  • Etc.

Le Christ prie en moi

Certes nous pouvons contempler le Christ lorsque nous prions les psaumes, et c’est recommandé, mais c’est aussi nous qui prions. Comment dire en vérité ces protestations d’innocence ? :

J’ai gardé les chemins du Seigneur,
jamais je n’ai trahi mon Dieu.
23 Ses ordres sont tous devant moi,
jamais je ne m’écarte de ses lois.
24 Je suis sans reproche envers lui,
je me garde loin du péché.
25 Le Seigneur me donne selon ma justice,
selon la pureté des mains que je lui tends. (Ps 17)

La seule manière de dire ces paroles sans se considérer comme un menteur, c’est de laisser le Christ les dire en soi. Depuis notre baptême, nous sommes un sanctuaire du Christ, il habite en nous. Il prie en nous. L’essentiel de la prière chrétienne n’est-il pas de retrouver en soi cette prière du Christ qui est déjà là, et d’y adhérer ? S. Paul nous dit que « nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit [du Christ] lui-même intercède pour nous en gémissements inexprimables » (Romains 8,25).

Les protestations d’innocence nous forcent à retrouver cette prière du Christ qui habite en nous, qui est « plus intime à moi-même que moi-même ». Lorsqu’il dit qu’il est innocent, il dit la vérité, lorsqu’il dit en moi, par moi, qu’il est innocent il dit encore la vérité. Il la dit en moi, à travers moi, malgré moi ! Malgré mes péchés, lui reste innocent en moi. Mes péchés ne le souillent pas, mais sa sainteté me purifie. (Nous touchons là le cœur de la doctrine paulinienne de la justification par la foi : nous ne sommes pas saints par nous-mêmes, mais nous sommes sanctifiés par le Christ moyennant la foi qui nous unie à lui).

« Il est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et délivrance » (1Co 1, 30). Je peux donc dire avec pleine assurance que je suis saint, que je suis juste, car vraiment je le suis, dans la mesure où je suis uni au Christ par la foi. Pour quelqu’un qui aurait vraiment conscience de la dignité de son baptême, ces protestations d’innocence ne devraient poser aucun problème : n’est-ce pas normal de se reconnaître pur parce qu’incorporé au Christ ?

Les mains pures que je tends vers Dieu (cf. Ps 17,25), ce sont celles du Christ.

La liturgie ancienne faisait réciter par le prêtre au lavabo, le psaume 25 :

Je lave mes mains en signe d’innocence
pour approcher de ton autel, Seigneur,
7 pour dire à pleine voix l’action de grâce
et rappeler toutes tes merveilles. (Ps. 25)

Le prêtre se met « dans la peau » du Christ pour dire cela. Ce n’est plus lui qui agit, mais c’est le Christ qui agit en lui et par lui.

Lorsque nous prions un psaume contenant une protestation d’innocence, nous pouvons le prier en exerçant notre sacerdoce royal (ou commun) : présentant à Notre Père les mains pures de Jésus. Ce que nous pouvons faire pour tous les types de psaumes en réalité : nous pouvons être introduits dans la louange du Fils, ses angoisses, ses souffrances, ses actes d’espérance et d’abandon. Tous les mouvements des psaumes ont été assumés par le Fils. Notre prière est portée par cette prière qui monte vers le Père dans l’Esprit.

La tête et les membres

Faut-il continuer à les réciter après Jésus ? L’Église, dès les apôtres, a pensé que oui. L’un des grands commentateurs et théoriciens de la prière des psaumes est S. Augustin. Il met au centre de ses interprétations une vérité de foi que S. Paul a souvent mentionnée : nous sommes membres du Christ. C’est le même et unique Esprit, l’Esprit Saint, qui anime le corps entier, tête et corps. La tête, c’est le Christ, le corps c’est nous. Dans les psaumes nous découvrons la prière du Christ total : parfois c’est la Tête qui prie : « j’ai gardé les chemins du Seigneur, jamais je n’ai trahi mon Dieu. » (Ps 17,21-22), parfois, ce sont les membres : « Je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts » (Ps 31,5). Constamment, nous oscillons entre la prière de la Tête et la prière des membres, et en réalité, c’est une même et unique prière, car le Christ s’est uni tout homme.

Les psaumes nous introduisent dans une expérience vertigineuse, car nous entrons réellement dans l’intimité de la Trinité, dans le lien qui unit le Fils à son Père. Par ex. : « Je m’éveille, je suis encore avec toi » (Ps 138,18), verset qui a été interprété comme l’expression de la joie de la résurrection par le Fils.

En réalité, le langage que nous apprennent les psaumes, c’est la langue trinitaire. Si nous les disons unis au Christ, portés par l’Esprit, orienté vers le Père, nous entrons déjà ici-bas dans le dialogue éternel des trois Personnes divines.


Notes :

1 Dans toute la suite, j’utiliserai la numérotation liturgique des psaumes (qui est parfois différente de celle des bibles modernes).

2 Dans le Magnificat (9 versets), on trouve 16 citations ou allusions aux psaumes  : 9,15 ; 13,6 ; 31,8 ; 35,9 ; 111,9 ; 71,19 ; 103,17 ; 61,6 ; 100,5 ; 89,11 ; 113,7 ; 107,9 ; 34,11 ; 98,3 ; 25,6 ; 18,51.

3 Ancien maire de Jérusalem, il est l’auteur d’une traduction originale de la Bible en français.

4 Le Cantique des Cantiques suivi des Psaumes, PUF 1970, p. 83 ; voir aussi les p. 85 ; 86-87 ; 92-93

5 Svetlana Alleluyeva est la fille de Staline ; ce texte est cité par J. LOEW, dans Vous serez mes disciples, p. 15 ; cf. Svetlana Alleluyeva, En une seule année, Albin Michel, 1971, p. 253.

6 C.S. Lewis, Réflexions sur Les Psaumes, Raphaël (Le Mont Pèlerin — Suisse, 1999), p. 10.