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Aller à la messe…
Peut-être Jésus est-il né un dimanche, en annonce de sa nouvelle naissance, et de notre nouvelle naissance en lui ? Cela aurait été la première fois que, de tous les horizons, des gens – en l’occurrence les bergers – se seraient rassemblés pour venir entendre, voir, toucher le Verbe fait chair. Car c’est bien cela qui se passe chaque dimanche, chaque fois que nous allons à la messe. Qu’il est beau, le dimanche matin, et à chaque célébration eucharistique, de voir les fidèles du Christ accourir de tous les horizons pour célébrer ensemble sa mort, sa résurrection, et son ascension dans la gloire, en attendant son retour !
Rassemblement
De la dispersion au rassemblement
Aller à la messe, c’est faire passer l’humanité de la dispersion au rassemblement. Qui se poste à proximité de l’entrée de l’Église un dimanche matin peut le constater. C’est très concret : il voit des gens arriver de partout et passer par la porte étroite de l’église. Ils viennent parce qu’ils sont baptisés, parce que l’Esprit habite et agit en eux. Peut-être sont-ils poussés, appelés, attirés de l’intérieur par le désir de rencontrer Dieu. Parfois ils viennent pour faire comme les autres, parce qu’ils ont conscience de faire partie d’un peuple, d’une communauté, d’une famille, et que ce rassemblement hebdomadaire est essentiel. Ou encore est-ce simplement par habitude, par obéissance à ses parents, ou pour retrouver quelques personnes amies. Quand on est adolescent, le plus intéressant n’est-il pas la sortie de la messe où l’on retrouve ses amis ?
Quoi qu’il en soit, un rassemblement se produit, et cela à cause du Christ, pour le Christ.
Appelés par le Père
Nous sommes appelés. Parfois on croit aller à l’église comme pour faire une fleur à Dieu, pour lui faire plaisir. Non. C’est lui qui est là le premier : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6, 44). Il nous attire pour nous parler, pour entrer en contact avec nous, pour nourrir la relation. Le désir de Dieu nous précède et nous attire. Il nous aimante. Quel aimant plus puissant que Dieu, lui dont l’être est Amour, lui qui est l’aimant absolu, infini ?
Nous allons vers le Christ qui va nous mener au Père. Et parce que nous allons tous vers le Père par le Christ, nous nous retrouvons, nous nous rassemblons en Église, nous embarquons dans le même bateau, la barque de Pierre. Nous formons le Corps du Christ, chacun étant un membre, et le Temple de l’Esprit, chacun étant un élément de la construction. Nous venons parce que nous formons ce Corps, ce Temple, et pour le former.
La commune orientation vers le Christ va faire notre unité. La puissance de rassemblement du Christ est à contempler. Quelle bonne nouvelle ! C’est un rassemblement au-delà de toute limite de temps. Toute la première Alliance est tournée vers le Christ, accomplissement des promesses du Père. Et, depuis 2000 ans, les chrétiens de tous les siècles et de tous les lieux se rassemblent à cause de lui, autour de lui, au-delà des temps et des lieux.
Accomplissement
De l’assemblée du désert au festin de la fin des temps
Dans le discours que Jésus prononce après la multiplication des pains au chapitre 6 de l’Évangile selon St Jean, il montre que ce qui est en train de se vivre a une portée d’accomplissement de l’Assemblée du désert du Sinaï. Le prophète Isaïe a interprété cet accomplissement à venir comme un rassemblement de joie, pour un festin, mais surtout pour marcher ensemble en présence du Seigneur. C’est bien ce qui se passe pour les foules sur la montagne de Galilée. Elles sont attirées par le Seigneur et se rassemblent pour l’écouter, même s’il n’y a concrètement ni viandes grasses, ni vin décantés. Juste trois pains et deux poissons : c’est peu pour le palais !
Aller à la messe, célébrer l’Eucharistie, c’est vivre déjà une réalisation du rassemblement « eschatologique » (celui des derniers temps) annoncé par les prophètes. Les prophéties d’Isaïe marquent spécialement le temps de l’Avent (Is 40, 11 ; 43, 5) : la Consolation d’Israël s’accomplit. Et cette prophétie résonne dans la Bible jusqu’à l’Apocalypse de l’Apôtre Jean. Nous sommes là parce que le Seigneur nous appelle, nous désire – comme écrit le pape François dans la lettre apostolique Desiderio desideravi. Il nous a promis d’être là dans nos rassemblements en son Nom : « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18,20).
Le rassemblement : un acte de Salut
Le rassemblement en assemblée est l’acte liturgique premier, le fondement de toute célébration. J’y vais pour construire, pour constituer l’Église avec mes frères et sœurs, pour me ressourcer avec eux dans mon être Corps du Christ, Temple de l’Esprit Saint.
St Jean fait d’ailleurs du rassemblement comme un résumé du Salut, lorsqu’il interprète comme prophétique une intervention du grand prêtre Caïphe. Alors que celui-ci affirme : « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas », Jean commente : « il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation ; et ce n’était pas seulement pour la nation, c’était afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 50-52). Or ce moment de l’Évangile se situe dans l’ambiance pascale, et donc dans la perspective eucharistique.
Aller à la messe, c’est faire ensemble un bout de chemin. La réunion en assemblée dit déjà notre commune marche vers le Christ. Nous sommes le peuple en marche vers le vrai Sinaï, vers le seul Rocher qui soit lieu de la Présence de Dieu parmi nous. Il est lui-même cette Présence, présence qui se donne en source de Vie. Tout le pèlerinage eucharistique va être orienté vers l’intériorisation de cette présence pour que nous redevenions ensemble le Corps du Seigneur et que s’accomplisse ainsi notre vocation baptismale. Alors, avec lui, nous pourrons retourner vers le Père.
Célébration
L’Église qui célèbre son Seigneur
Et pourquoi sommes-nous rassemblés ? Pour célébrer (cf. Vatican II, Sacrosanctum Concilium 6 et 7). L’assemblée est l’Église qui célèbre son Seigneur. Nous ne venons pas assister à la messe qu’un prêtre célèbre, comme on avait coutume de dire autrefois – et comme on se surprend encore à le dire ou à l’entendre. Nous venons célébrer la messe avec un prêtre, un ministre ordonné, qui préside notre prière.
Remarquons qu’il reste encore un chemin de conversion à parcourir, une conversion à opérer dans nos représentations et dans nos manières de dire. Ce qu’un Concile remet en avant prend du temps à être intégré, et à façonner des manières de dire et de voir. Il faut des générations, surtout pour la liturgie qui est profondément enracinée dans nos sensibilités, dans nos corps. Et le corps met plus de temps à bouger que l’esprit. Ça peut être clair dans la tête, mais pas vraiment intégré dans la sensibilité et les habitudes.
Le premier sacrement, le premier signe de la présence du Christ, est l’assemblée ecclésiale. Déjà le Corps du Christ se donne à voir en elle. La contemplons-nous ? L’accueillons-nous avec ce respect de tout sacrement de la Présence de Dieu ? Puisse l’humilité du Pain et du vin « eucharistiés » nous aider à contempler dans l’assemblée fraternelle, parfois bien pauvre, la présence du Corps ecclésial du Seigneur.
Passer de la tête au cœur
Cela a symboliquement et concrètement une conséquence pratique sur notre manière de vivre lorsque nous nous rassemblons pour l’eucharistie. Nous avançons ensemble, en « synode », avec le Christ vivant au milieu de nous comme il l’a promis. C’est uni les uns aux autres que nous sommes à son écoute, que nous pouvons effectivement aller de l’avant sous l’impulsion de l’Esprit. Il s’agit pour nous d’être une assemblée. Et l’assemblée visible rassemble au-delà d’elle-même. Car c’est toujours l’Église entière qui est là. Au début de la messe, il peut être bon de conscientiser cette ouverture universelle pour avancer ensemble, avec un peuple qui dépasse les temps et les lieux.
Dans toute la liturgie, comme dans toute la vie spirituelle, un grand défi consiste à passer de la tête au cœur. Vivons-nous ce que nous savons, et de ce que nous savons ? Il ne suffit pas d’avoir compris. La mise en pratique doit être extérieure, mais aussi intérieure. De même l’invitation à la participation active (Sacrosanctum concilium 11 et 14), recommandée par le concile Vatican II à la suite du pape Saint Pie X, encourage une attitude extérieure, mais aussi et surtout une action intérieure, un engagement du cœur.
Dialogue
Une assemblée structurée
Le Peuple qui se rassemble est structuré. L’assemblée ecclésiale réunie est la première et fondamentale représentation, icône, sacrement du Christ. C’est le Corps qui se relie à la Tête, l’Épouse qui va à la rencontre de son Époux. Et le désir de l’Épouse de voir l’Époux fait advenir l’Époux dans le ministre, qui entre en procession. Parce que le Christ est là présent dans son assemblée, lui-même, par l’action de l’Esprit Saint, enfante un ministre qui puisse manifester sa présence dans l’Esprit reçu lors de l’ordination.
L’Ordre jaillit du Baptême, de l’initiation chrétienne, de l’Église, pour que celle-ci puisse entrer concrètement en relation, en dialogue avec le Christ. L’Épouse engendre l’Époux afin de pouvoir être engendrée par lui. Nous sommes invités à aller à la messe pour entrer dans cette structure relationnelle et dialogale. Nous sommes conviés à nous laisser habiter, nourrir, transformer par elle. En retour, en réponse, il nous revient de consentir à ce mystère pour le vivre de l’intérieur.
Un frère au service de l’Église
C’est un ministre, c’est-à-dire un serviteur, qui préside l’assemblée au nom du Seigneur. Il est important de distinguer le choix du chrétien idoine pour recevoir l’ordination, et l’ordination par laquelle il reçoit le don de l’Esprit nécessaire à son service. Les deux font le ministre ordonné. D’une certaine manière, il en va de même que pour l’Eucharistie : on choisit et on apporte du pain et du vin, et l’Esprit les transforme. Celui qui préside, évêque ou prêtre, n’est pas là en son nom propre pour ces deux raisons. D’une part il a été choisi par ses frères et sœurs au milieu du peuple, il ne s’est pas auto-proclamé. Et d’autre part il a été transformé par l’Esprit dans le sacrement de l’ordination. Son service vient de Dieu et de l’Église, il est pour Dieu et pour l’Église.
Que l’on soit ministre ordonné ou baptisé laïc, ce mystère nous dépasse dans tous les cas. Nous sommes invités à entrer ensemble dans une relation toute de gratuité, qui est don, cadeau absolument immérité dont nous – l’Église dans la diversité de ses membres – sommes les bénéficiaires par pur amour de Dieu, pour la joie de tous. La grandeur du mystère permet de le vivre tous ensemble et chacun personnellement. En effet, il s’étend du plus haut des cieux au plus intime des cœurs. L’Église nous précède, elle nous engendre, elle nous est donnée. Et nous faisons l’Église chacun personnellement en entrant dans le mystère, en nous laissant élargir le cœur à ce mystère.
Orientation
Tournés vers le Père par le Christ
La présence du ministre nous fait vivre l’orientation vers le Christ. Et cette orientation est finalement dirigée par le Christ, avec le Christ, et dans le Christ, vers le Père. Tous doivent rester bien conscients d’être orientés vers bien plus loin que le ministre. Ce dernier est là comme serviteur de plus grand que lui.
Les ornements qu’il porte, les gestes et les attitudes qui sont attendues de lui, les paroles qu’il dit, aident à voir plus loin, vers le Dieu invisible, et parfaitement présent. Le ministre donne d’autant plus consistance à cette présence du Christ qu’il y est comme transparent. Il peut devenir ainsi transparent s’il se sait lui-même traversé par plus grand que lui. Il est là dans et avec toute son humanité, dans sa singularité et dans ses limites, et pourtant au nom et par l’autorité d’un autre. Cette dépossession passe notamment par le fait d’accomplir fidèlement ce qui est attendu de lui par l’Église, en se laissant prendre par le rite, en conformant son cœur et ses pensées à ce qu’il fait et ce qu’il dit.
Un chemin de conversion
Notons qu’au-delà de la célébration eucharistique, une telle attitude doit toucher au fond toute sa vie. Car il est le même partout. Il ne peut prétendre être transparent au Christ durant la célébration s’il ne l’est pas durant sa vie. Le ministère ordonné est non seulement un service mais une voie de conversion. Ou plutôt, la conversion fait partie du service, car elle est constitutive du baptême et de tout sacrement. Comme tout chrétien, il répond à cet appel à la transformation intérieure au fil des années. Et progressivement sa configuration au Christ s’approfondit.
Cela nécessite de lui et de tous les chrétiens d’être conscients aussi de la distance entre l’idéal et la réalité, qui est l’espace et le temps de la conversion. Tout ce qui comporte une célébration peut être pour le ministre lieu de dépossession ou lieu d’accaparement. Si le vêtement doit être signe qu’il revêt le Christ, néanmoins il peut aussi être utilisé pour attirer les regards et sacraliser sa personne. Sur les attitudes de tous durant la messe, on méditera avec profit la belle lettre apostolique de François Desiderio desideravi déjà citée à partir du numéro 48.
Le ministre qui préside – et a fortiori l’éventuel ministre qui l’accompagne, qui « concélèbre » – participe lui-même à la célébration eucharistique avec tout le peuple de Dieu. Il écoute et reçoit la Parole proclamée. Il contemple le mystère pascal célébré dans les gestes du Seigneur. Et bien sûr il y communie. Pour les autres, il est dans une attitude de don dans le service. Et pour lui il est dans une attitude de réception, d’accueil du Seigneur. D’une certaine manière, il est partie prenante du dialogue d’une double façon. C’est de l’intérieur de l’Église qu’il oriente vers le Christ, et en lui vers le Père.
Enchantement
Aller à la messe devrait nous enchanter grâce à la beauté que l’on y trouve, et à laquelle on contribue. C’est peut-être pour cela que nous ouvrons la célébration liturgique en chantant. Nous accueillons par nos chants le Seigneur qui vient à nous. Nous unissons nos voix dans le chant pour unir nos cœurs dans la prière. Le chant est puissant. Il prend les corps dans une même vibration. Par sa beauté, il peut entraîner aussi les cœurs dans une même louange ou supplication. Ses paroles mobilisent notre intelligence et nos affects. Il met les membres de l’assemblée sur une même longueur d’onde, une cohésion physique, émotive, affective, mais aussi spirituelle si l’on veut bien se laisser porter. Et cela donne un élan de tout l’être à la prière commune.
Le pape Paul VI a voulu que toute célébration eucharistique commence par le signe de la Croix. Chacun trace sur lui-même en invoquant la Trinité ce signe de l’amour de Dieu. C’est notre signe de reconnaissance. C’est notre dignité chrétienne. Nous l’avons reçu au moment du baptême. Il a été tracé sur nous pour nous préparer à être plongé dans son mystère. C’est un rappel de ce que nous venons à l’Eucharistie parce que nous sommes baptisés, et pour porter à son accomplissement notre vocation baptismale. Lorsque nous allons à la messe, nous célébrons le mystère pascal de la mort et de la résurrection du Seigneur, dans l’attente de son retour. Le signe de Croix est déjà célébration de ce mystère.
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