Feu pascal avec des moines de Maylis

L’année bénédictine : une célébration pascale



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Dans la Règle de Saint Benoît, Pâques est le point cardinal de l’emploi du temps annuel du moine. Peut-être ne s’en étonnera-t-on pas, puisque cela devrait être aussi le sommet de l’année de tout chrétien. Et pourtant, il sera toujours bon de prendre ou reprendre conscience du profit possible pour la vie spirituelle.
Je vous invite donc à parcourir quelques passages de la Règle avec cet éclairage afin d’illuminer nos vies par la lumière nouvelle du Ressuscité. Je reprendrai successivement les trois domaines pratiques que touche cette expérience pascale, la prière, le travail/ou lecture et les repas, et à chaque fois je montrerai que cela rejoint une composante essentielle de l’être humain à « ressusciter » : le cœur, l’esprit, le corps.
Peut-être cela vous inspirera-t-il quelque idée concrète pour mettre le Christ au cœur de votre emploi du temps annuel…

La prière : un cœur pascal

Si vous avez lu un précédent article (voir : Structure), vous savez que Saint Benoît a voulu commencer la partie de sa Règle consacrée à l’organisation pratique du monastère par la réglementation liturgique. Cela traduit sa volonté de mettre l’Œuvre de Dieu au cœur et au fondement de la vie de la communauté et de chaque frère.
Sans étonnement, nous pouvons constater que c’est dans cette partie de la Règle que la fête qui nous intéresse est la plus présente, et cela dès le premier verset du premier chapitre (ch. 8). Il s’agit ici de fixer l’heure de la prière nocturne, et Saint Benoît centre déjà tout sur Pâques : pourquoi donc ? D’une manière générale, le juste moment de l’office divin dépend du cycle de la lumière. Cela est vrai de manière particulière pour la veille de nuit, laquelle revêt une particulière importance chez les moines, d’ailleurs en continuité avec la tradition chrétienne et même juive qui les précédait. L’attente de l’aube, qui doit être marquée par un office de louange, est sanctifiée par un office de vigilance et de désir. Or, comme on le sait, le soleil se lève plus tôt en été, et les nuits sont plus courtes. Il faut donc déterminer des horaires différents en fonction des saisons. C’est la grande fête de Pâques qui va délimiter deux saisons de l’année. La première est hivernale (v. 1), période de froid durant laquelle le jour se fait attendre. La seconde est estivale (v. 4), chaude et toute illuminée. Elle dure jusqu’aux « calendes de novembre », c’est-à-dire le premier novembre. La nuit étant plus courte en cette seconde période, il ne serait pas raisonnable de trop prendre sur celle-ci et réduire le sommeil. C’est donc l’office qui doit être raccourci, comme réglementé au ch. 10.
Les choses se précisent au ch. 15 avec la mention du chant de l’Alléluia. Deux autres moments importants de l’année sont alors introduits : Pentecôte, qui signe la fin de ce qu’on appelle désormais le « temps pascal », et le Carême. C’est une sorte de « garde resserrée » de la fête de Pâques. Jusqu’à la Pentecôte doit résonner de manière incessante l’Alléluia de Pâques. À partir du début du Carême on ne le chante plus pour se préparer à le faire de manière renouvelée (voir : Le Carême, joie du désir). Il y a donc une prolongation de la fête au début de la saison estivale, tandis qu’un temps de préparation spéciale est ménagé en fin de saison hivernale. Ainsi ces deux périodes liturgiques plus intenses peuvent sans doute être perçues comme significatives de chacune des saisons dont elles font partie. Elles les relient à Pâques, leur permettent de prendre sens dans la célébration de la mort et de la résurrection du Christ, d’être sanctifiées par le mystère du Dieu qui s’est fait homme et qui est mort pour nous.
Outre la considération pratique consistant à réserver un temps de sommeil raisonnable quelque soit l’époque de l’année, la portée symbolique de cet arrangement est donc très importante. La lumière en est le fil conducteur : lumière matérielle du soleil qui permet la vie, et lumière spirituelle du Dieu Lumière, source de toute vie et victorieux de toutes ténèbres maléfiques. Cette symbolique peut être très nourrissante pour la vie spirituelle de qui y portera attention, de qui voudra bien laisser son cœur être façonné par le rythme d’un temps sanctifié. L’hiver, quand la lumière est réduite en temps ou en intensité, quand le jour se fait attendre, cet hiver prendra le ton d’un temps de désir, d’appel de la victoire du Christ-Lumière, et de préparation à sa célébration. L’été, quant à lui, alors que brille le soleil, qu’il octroie sa chaleur bienfaisante, deviendra le temps d’une particulière joie et d’une paix intérieure sans brumes humides et mornes, dans le rayonnement de la splendeur du Fils de Dieu vainqueur de nos morts.

Le travail et la lecture : un esprit pascal

Ce n’est pas seulement sur la prière que l’impact de Pâques se répercute, mais aussi sur l’organisation de l’horaire du travail manuel et de la lecture, comme on peut le constater au ch. 48. Là aussi le chapitre s’ouvre quasiment avec Pâques, si l’on excepte le verset introductif qui donne un principe général, selon une pratique habituelle de Saint Benoît dans la Règle. Il ne s’agit plus ici de la formation du cœur que de celle de l’esprit, si l’on me permet de continuer cette petite schématisation simplificatrice, puisque c’est à l’esprit que fait plus appel le travail manuel ou intellectuel.
Saint Benoît se préoccupe donc de réserver des temps plus propices aux différentes activités, toujours en fonction des saisons. Cette fois-ci il ne s’agit peut-être pas tant de se conformer au rythme de la lumière qu’à celui de la chaleur, autant, du moins, que l’on puisse séparer les deux. Après Pâques, en saison estivale, le travail manuel est donc placé le matin tôt (v. 3), à la fraîche, et en seconde moitié d’après-midi, quand l’ardeur du soleil a un peu diminué. On peut alors aller aux champs sans rouspéter pour un juste motif (vv. 6-9) ! En fin de matinée, quand le soleil commence à frapper fort, on s’adonne à la lecture à l’ombre et au frais derrière les gros murs de pierre du monastère (v. 4). Puis vient le repas suivi d’une sieste bien méritée et d’un peu de lecture (v. 5).
En saison hivernale, de début octobre – elle commence plus tôt que pour la liturgie – jusqu’à Pâques, le début de la matinée est consacré à la lecture (v. 10), probablement en attendant que le soleil se lève assez haut, dissipe la brume, et réchauffe un peu l’air. Le repas est pris plus tard qu’en été, ce qui permet de profiter des heures les moins fraîches pour travailler (v. 11.12). Le reste de l’après-midi, quand le soleil commence à baisser, est consacré de nouveau à la lecture (v. 13). Durant le Carême, une heure supplémentaire est réservée le matin pour cette activité (v. 14), ce qui est loin d’être anodin, nous y reviendrons.
Notons enfin que le dimanche, jour où l’on fête la résurrection, toute la journée est dédiée à la lecture, hors travaux vitaux et urgents. C’est une note pascale à laquelle notre vie chrétienne est encore habituée, mais dont il convient parfois de se rappeler le sens.
Quel fruit spirituel trouver en tout cela ? Peut-être y a-t-il un appel du Créateur qui résonne dans la Création. Au printemps et en été, quand la vie pousse de nouveau, quand la sève monte et fait croître toute plante, quand les animaux sortent de leurs tanières et se reproduisent, alors le cosmos appelle au don de soi dans l’activité extérieure au service d’une transfiguration de la Création, d’une résurrection après le temps de mort de l’hiver. Au contraire, en hiver, c’est comme si le cosmos, en réduisant la lumière et la chaleur, voulait nous inviter au calme de l’intériorité, du ressourcement caché.
Cela se lie symboliquement fort bien avec la fête de Pâques… du moins dans les pays tempérés de l’hémisphère nord. Et c’est ce que fait Saint Benoît au-delà des aspects pratiques. Durant toute la saison hivernale, à partir de la fin des moissons et des vendanges, il y a plus de temps consacré à la lecture. Le temps étant moins propice aux travaux extérieurs, cette saison doit être consacrée à d’autres travaux, certes intérieurs aux murs, mais surtout intérieurs au cœur du moine. Un signe particulier en est donné avec l’heure de lectio divina supplémentaire que l’on réserve le matin durant le Carême. Cela manifeste l’importance de cette activité dans la préparation de Pâques, et donne donc un caractère à toute la saison hivernale.
Durant la saison estivale, une plus grande partie du temps est consacré aux travaux manuels. Certes le temps y est plus propice. Mais c’est aussi parce qu’on a été renouvelé, revivifié par la célébration de la Résurrection qu’il est temps de sortir de son intériorité pour annoncer la Bonne Nouvelle à toute la Création. Plein de l’ardeur reçue à Pâques, on peut se dépenser au service de ses frères dans les champs et les ateliers… au risque parfois d’être purifié par l’ardeur cuisante du soleil !

Les repas : un corps pascal

Le corps était déjà impliqué dans les changements de rythme de la liturgie, du travail et de la lecture. Il est donc déjà été évangélisé grâce au rythme du sommeil et de la lumière, des activités d’intérieur ou d’extérieur. Ses cycles internes avaient déjà été « pacalisés ». Mais Saint Benoît va l’inviter à recevoir ce tempo pascal jusque dans la manière de recevoir sa nourriture. C’est ce qui est sous-entendu au ch. 41 qui traite de l’heure à laquelle on doit prendre les repas.
De nouveau, le premier verset commence avec Pâques et le temps pascal : manifestement, c’est une idée fixe de l’auteur, son point de référence. Pendant cette période de fête, il y a donc tous les jours deux repas, l’un à midi et l’autre le soir après les Vêpres. Apparemment rien de spécial pour nous, donc, mais en fait la coutume monastique était alors de ne prendre qu’un repas par jour. En ce temps de Pâques, une bonne partie de la nourriture habituelle est prise à midi, et une portion est réservée pour le soir. C’est donc fête ! La présence de l’Époux, le Ressuscité, est célébrée durant ces jours, c’est pourquoi on ne pourrait jeûner. Au passage, cela ajoute aussi un temps fraternel autour de la table, ce qui est une résonance eucharistique bienvenue en ce temps liturgique.
Je note tout de suite que pour Saint Benoît le jeûne ne consiste pas en une moindre quantité de nourriture, mais en une manière différente de la prendre. Il y a généralement le même type de quantité chaque jour. Cependant d’une part il y a parfois deux repas, et d’autres fois un seul. Et d’autre part, parfois le repas est pris à midi, d’autres fois à trois heures, et durant le Carême le casse-croûte se fait attendre jusqu’en fin d’après-midi, comme nous allons le voir plus loin : l’estomac vide fait grandir le désir !
Les versets suivants vont donc parcourir l’année selon une progression qui doit de nouveau aboutir à la célébration pascale, et y préparer. Les vv. 2 à 4 traitent de la période estivale. Après Pentecôte s’introduisent deux changements. D’une part on reprend le régime normal d’un gros repas par jour, et d’autre part sont introduits deux jours de jeûne, c’est-à-dire que le repas est repoussé jusqu’à trois heures les mercredi et vendredi. Mais attention : d’une part il ne s’agit pas de manger moins, comme je le disais, et d’autre part cela dépend du travail qu’il y a à faire. En cas de travaux de force ou de chaleur trop pénible, l’abbé peut décider que l’on déjeune à midi, voire que l’on augmente un peu la dose de nourriture et de boisson. Le but est toujours de préserver la paix des cœurs en même temps que la santé des corps.
La période estivale court jusqu’au 13 septembre. Elle est donc un peu plus courte que les autres saisons estivales déterminées pour la liturgie et le travail. Comme si Saint Benoît voulait ménager un changement graduel. À partir du 14 septembre et durant toute la saison hivernale jusqu’au début du Carême, le repas se prend toujours à trois heures. Le corps commence donc à se préparer au jeûne du Carême, ultime préparation pour Pâques.
Le Carême a encore droit à un régime spécial. Le repas est alors pris entre les Vêpres et le coucher du soleil. Les moines attendent donc longtemps leur pitance, ce qui doit motiver bien concrètement et inscrire dans leur corps leur attente de la venue de l’Époux, de la célébration de sa mort et de sa résurrection, et de sa présence durant le temps pascal. Saint Benoît, conformément à la tradition monastique, a une pédagogie spirituelle très incarnée.

Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu

La vie monastique est toute entière un amour de préférence pour le Christ. C’est pourquoi la célébration du sommet de l’Œuvre du Christ est mise au sommet de tout le cycle de l’année. Dans la recherche d’une configuration au Seigneur, Saint Benoît invite donc à pousser très loin la cohérence de vie. Reste à chacun à se laisser façonner par ces rythmes, à les intérioriser, de façon à les vivre de la même manière que la psalmodie, c’est-à-dire de façon à ce que l’esprit corresponde à ce que fait le corps.
Au XXIe siècle, bien des rythmes de vie ont changé. Pourtant les saisons sont toujours là en nos contrées tempérées, et les luminaires et autres climatiseurs n’y changent pas grand chose. L’année liturgique est toujours là, elle s’est même enrichie des fêtes de Noël et de l’Épiphanie, la Pâque d’hiver, précédées du temps si particulier de l’Avent. Ne pourrions-nous pas retrouver un peu de cette sagesse humanisante et sanctifiante que propose la Règle Bénédictine ? Ne pourrions-nous pas encore nous inspirer de ces rythmes pour imprimer le mystère pascal du Christ dans notre cycle annuel ?
Si les différents rythmes des repas et du travail semblent un peu difficile à mettre en œuvre, en revanche il n’en va peut-être pas de même pour un cycle de lectures ou une manière de prier. Orienter ses lectures en fonction de la période de l’année pourrait être une idée pour se laisser façonner par le temps chrétien, liturgique. À certains moments de l’année des lectures plus spirituelles, à d’autres moments une thématique plus tournée vers le monde. Appuyer sa prière sur l’année liturgique est plus abordable encore, puisque le cycle des lectures de la messe lui-même ouvre la voie. Mais la prière personnelle en est-elle assez influencée ?
À chacun d’être saintement inventif !