Liturgie de la Parole - Présentation de l'évangéliaire

Célébrer la Parole



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La liturgie de la Parole : une rencontre à vivre

Célébrer la Parole de Dieu : c’est ce que nous fait vivre toute liturgie de la Parole. Si Dieu nous adresse la parole, sa Parole, c’est qu’il vient à notre rencontre. Le Père vient à notre rencontre en son Verbe, son Fils unique. Il est venu une fois pour toute lors de son Incarnation. Il vient encore, et jusqu’à la fin des temps, lui qui est le Ressuscité présent parmi nous.
Mais est-on jamais prêt à rencontrer Dieu ? Ne passe-t-il pas dans nos vies toujours un peu par surprise ? C’est pour cela qu’il nous demande de nous tenir en éveil. Sa venue devrait être la plus naturelle du monde. Pourtant elle ne l’est plus. La liturgie de la Parole organise une rencontre, que ce soit durant la messe, ou la célébration d’un autre sacrement, ou la prière des heures. Les rites nous guident, nous conduisent, dans la rencontre, puis l’écoute et l’accueil de la Parole.
Saurons-nous vivre cette rencontre pour laquelle nous nous rassemblons ? Nous engageons-nous dans cette liturgie de la Parole que l’Église nous offre ?

Approche, mise en présence


Toute rencontre commence par une mise en présence. C’est le premier acte de la rencontre. Elle doit toujours être concrète, puisque nous sommes incarnés. Mais aussi intérieure, puisque nous sommes des êtres spirituels. C’est-à-dire que nous devons être présents à la rencontre de corps et d’attention. Et cela avec toute la richesse que cette attention, cette intentionnalité, peut comporter. Tant que les échanges se font à distance, par courrier, ou par un émissaire interposé, on ne parle pas encore de rencontre. Certes, nous sommes désormais habitués à des rencontres « en distanciel », par un média audio-visuel interposé. Cependant on sait encore que cela reste moins riche qu’une rencontre « en présentiel ». Par le rite liturgique, Dieu veut avoir avec nous une telle rencontre « en présentiel ». Cela prend d’avoir le cœur ouvert à sa présence spirituelle manifestée dans la présence concrète de nos frères et sœurs.
Le Christ vient à la rencontre de l’Église lorsque le ministre qui préside la prière arrive au milieu du peuple de Dieu et se dirige vers sa place. Peut-être l’évangéliaire est-il porté en procession, dans une liturgie solennelle. C’est le Verbe Incarné qui commence à se manifester. Il fera entendre sa voix parmi nous au moment de la proclamation des lectures.
La Parole vient d’ailleurs, et elle s’approche de nous. C’est ce qui s’est passé au moment de la Création : Dieu dit et cela est. De même lors de l’Alliance au Sinaï, dix paroles sont de nouveau données. Et cela encore en diverses occasion dans l’Ancien Testament. Le peuple se rassemble pour écouter la Parole de Dieu. Le livre de la Sagesse (18, 14-15) applique aussi cette image au jour de la Pâque, lors de la sortie d’Égypte. Les évangiles nous montrent les foules accourant vers Jésus pour l’écouter, et rester ainsi toute la journée. Le Prologue de l’évangile selon St Jean, de manière plus conceptuelle, nous fait contempler le Verbe qui vient du sein de Dieu s’approcher, jusqu’à s’incarner, pour parler à l’homme, pour nous parler.

Préparation à l’écoute

Toute rencontre, toute écoute, doit se préparer pour porter son fruit. Il s’agit de nous situer tous ensemble devant Dieu de manière juste. Accueillir la Parole requiert une disposition intérieure autant qu’extérieure. Le rite va nous guider dans cette préparation, en plusieurs étapes.
1/ La liturgie pénitentielle nous remet devant la vérité de notre état intérieur. Nous sommes fondamentalement indignes d’être là, du moins par nous-mêmes. C’est le Seigneur, par son appel, qui nous rend dignes. Il est pourtant bon de se rappeler que nous sommes sourds à sa parole, aveugles à sa présence, boiteux pour le suivre. Nous sommes là pour qu’il nous guérisse.
2/ Avec le chant du gloria, nous reconnaissons face à nous le Seigneur dans sa gloire. Nous détournons notre regard de notre misère, qui peut nous obséder, pour nous tourner vers le Dieu du Ciel, en reprenant le chant des anges. Nous lui disons ainsi notre désir qu’il soit au centre.
3/ L’oraison qui vient ensuite, appelée « collecte« , rassemble la prière de tous en une même gerbe. Elle est exprimée en termes simples, dans une phrase généralement concise, selon le génie de la liturgie romaine. Cette prière est adressée au Père par le ministre qui préside la liturgie. Nous sommes invités à nous unir à cette prière. Elle doit nous parler tout autant. Il est surtout important qu’elle sorte de notre cœur. Et pour cela il faut s’approprier les mots qui nous sont donnés. Nos prières n’apportent rien à Dieu si elles ne nous rapprochent pas de lui. Et comment nous rapprocheraient-elles si nous ne conformons pas le désir de nos cœurs à ce qu’expriment nos lèvres ? Ou bien, en l’occurrence, celles du ministre qui préside la prière ?
Alors c’est la liturgie de la Parole. Nous nous asseyons pour écouter, et dialoguer, jusqu’à l’Évangile. Alors on se lève, par révérence pour le Seigneur. Il nous annonce lui-même le sommet de sa révélation. Dieu nous parle. Grand mystère. Dans la simplicité du rite, signe de la simplicité de la relation à laquelle nous sommes conviés, nous avons tendance à oublier. Dieu est peut-être d’abord trop simple pour nous ? Il nous parle comme un ami à ses amis.

Célébration de la Parole

La célébration nous emmène dans une sorte de lieu symbolique. L’ambon, situé souvent un peu en hauteur, ou en tout cas bien visible, est une sorte de « montagne ». C’est le lieu de la Parole, à l’instar du Sinaï, du Mont des Béatitudes, ou du Calvaire lieu de l’ultime parole de Jésus. En tout cas la parole vient d’ailleurs, de plus loin. C’est la Parole de Dieu que nous entendons. Dieu parle dans la célébration liturgique. C’est transcendant. Ça nous dépasse.
Le livre, entre le « lecteur » et les écoutants, est aussi témoin que la parole proclamée n’est pas une parole personnelle, mais une révélation offerte. On encense l’évangéliaire, on le vénère, on l’élève pour acclamer le Christ. « Ce n’est jamais par la volonté d’un homme qu’un message prophétique a été porté : c’est portés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (1 P 1, 21).
Un disciple, un « ministre », serviteur de la Parole proclame. Et éventuellement il interprète au nom de l’Église. Les disciples concernés par la Parole écoutent, se laissent interpeller, appeler, façonner. Chacun est nourri selon ses besoins et ses capacités, mais surtout selon l’ouverture de son cœur. Le peuple est alors créé par la Parole qui réunit. Dans le monde entier, les fidèles catholiques entendent les mêmes lectures chaque dimanche. Plus largement que les catholiques, tous les chrétiens écoutent ainsi une même Parole d’alliance de leur Dieu. Ils se mettent ainsi d’accord sur ce en quoi ils veulent croire et sur ce qu’ils veulent vivre. Même quand les manières de la recevoir, de la comprendre, et de la vivre, diffèrent. C’est le Dieu unique qui parle par son Fils dans l’Esprit.
La mère Église, dont je suis partie, me transmet cette Parole du Père, qui vient d’un ailleurs radical. Elle me transmet ainsi la Vie. La Parole me fait face. Je lui fais face. Je suis assis, elle me relève au chant de l’alléluia, puis pour proclamer ma foi, le « credo ». Elle m’appelle plus loin que moi-même, elle me met en marche. À la fin de la messe, elle m’enverra en mission, non sans m’avoir nourri d’elle-même, mise en relation avec le Père.

Écoute dans la foi

Notre foi s’appuie-t-elle sur ces signes liturgiques ? Faisons-nous consciemment un acte de foi ? Car la liturgie de la Parole nous conduit vers l’acte de foi. La foi « naît de la prédication » (Rm 10, 17). La foi vient de ce qu’on écoute, car on se situe alors dans une relation. L’important à ce moment n’est pas seulement le contenu du message, mais aussi le fait qu’il y ait un dialogue. Un lien personnel se noue ainsi.
La lecture dans un missel pour faciliter la compréhension peut nuire à cela. En effet, elle risque de nous conduire à porter plus attention au contenu qu’à la relation. Or la relation est première. Lire le texte durant sa proclamation risque de nous bloquer dans nos pensées. Nous devrions plutôt descendre dans notre cœur.
Bien sûr, lever les yeux de son missel nécessite que la parole proclamée soit concrètement audible, compréhensible, ce qui n’est pas gagné… D’où l’intérêt, et peut-être l’importance, de retrouver le ministère de lecteur, pour avoir des personnes formées pour cela. Lire publiquement nécessite une compétence technique, et donc un apprentissage. On donne parfois la mission de lire au premier venu, pour faire plaisir ou pour « intégrer » par ce moyen. Mais la conséquence est trop souvent une « désintégration ». Car une assemblée ne peut pas être vraiment réunie par une parole difficilement audible.
En plus de cet obstacle objectif, il y en a un autre subjectif, plus redoutable. Pour donner notre foi à la Parole de Dieu proclamée, l’écoutons-nous vraiment, attentivement ? Faisons-nous assez cet effort de concentration, comme lorsque nous écoutons quelqu’un qui nous parle ? Soyons honnêtes, ce n’est pas toujours le cas, loin s’en faut. D’où vient notre manque d’attention ? Fatigue, ou manque de foi ? Veillons, car nous ne savons ni le jour, ni l’heure, ni le moyen de la visite du Seigneur.
À ce propos, il peut être bon de recevoir une remarque de St Jérôme citée par le pape Benoît XVI dans Verbum Domini : « Nous lisons les Saintes Écritures. Je pense que l’Évangile est le Corps du Christ ; je pense que les Saintes Écritures sont son enseignement. Et quand il dit : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang (Jn 6, 53), ses paroles se réfèrent au Mystère [eucharistique], toutefois, le corps du Christ et son sang sont vraiment la Parole de l’Écriture, c’est l’enseignement de Dieu. Quand nous nous référons au Mystère [eucharistique] et qu’une miette de pain tombe, nous nous sentons perdus. Et quand nous écoutons la Parole de Dieu, c’est la Parole de Dieu et la chair du Christ et son sang qui tombent dans nos oreilles, et nous nous pensons à autre chose. Pouvons-nous imaginer le grand danger que nous courons ? » (Verbum Domini 56)

Désir et accueil en silence

Accueillir une parole nécessite sur le moment du silence, extérieur et intérieur. Il est partie intégrante de la liturgie de la Parole. Le silence permet l’écoute. Il ouvre aussi à l’invisible. Car une écoute intérieure devrait accompagner l’écoute extérieure. L’écoute extérieure permet d’entendre ce que dit la lecture. L’écoute intérieure donne à entendre le Seigneur parler à l’intime du cœur, quand la grâce en est donnée. Il agit toujours à travers sa Parole. Parfois il parle de manière directe. Certainement le fait-il beaucoup plus souvent que nous n’en prenons conscience.
Il faut encore autre chose pour accueillir la Parole en vérité. Cela nécessite aussi de désirer vivre selon l’Évangile. C’est une condition pour être touché. Le cœur ne peut être touché que s’il est en attente, en désir, en veille. Le Seigneur nous rejoint dans nos faims et nos soifs. Nous mettre à son écoute est donc source de vie. La Parole du Seigneur est pain de vie, conjointement au Corps eucharistique du Seigneur (Sacrosanctum Concilium 48 et 51). C’est un pain à deux éléments liés dans l’Esprit. La coutume de poser l’évangéliaire sur l’autel au début de la messe, puis de l’amener en procession à l’ambon, marque d’ailleurs cette unité intrinsèque.
La parole et la chair sont unies dans l’amour. La Parole nous donne force. Elle est déjà porteuse de l’Esprit de Dieu. On ne peut l’entendre, la comprendre, la recevoir, que dans l’Esprit. « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » (Lc 4, 21) L’accomplissement qui a lieu lors de la liturgie de la Parole durant la messe, comme dans la synagogue de Capharnaüm au temps de Jésus, n’a lieu que dans la puissance de l’Esprit.

Proclamation efficace

Les ministres de la Parole remplissent une mission sainte. Ils devraient en avoir clairement conscience. La proclamation de la Parole est déjà un moment où Dieu agit. Elle est efficace. Celui qui écoute vraiment est travaillé par Dieu. « Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. Pas une créature n’échappe à ses yeux, tout est nu devant elle, soumis à son regard ; nous aurons à lui rendre des comptes. » (He 4, 12-13)
Le lecteur, le diacre, est serviteur de la Parole proclamée dans le sens profond où il collabore à un mystère qui le dépasse. Il ne fait pas que délivrer une information. Il est porteur de l’appel de Dieu. Ce qui s’accomplit alors est un mystère d’action de Dieu et de rencontre. Quelque chose du Salut se passe. D’ailleurs une petite prière du diacre ou du prêtre après la proclamation de l’Évangile, en le vénérant, le laisse entendre : « Que cet Évangile nous purifie de nos péchés » dit-on en vénérant l’évangéliaire.
L’Évangile proclamé et la parole partagée dans l’homélie doivent ouvrir nos cœurs au Seigneur et à sa venue en nous par sa Parole. Marie a accueilli le Verbe d’abord dans la foi avant de l’accueillir dans la chair. La chair est l’accomplissement de la foi. Puis cette Parole est à garder dans le cœur et à méditer, comme Marie en a montré l’exemple. Ainsi elle pourra produire son effet, ses effets. Elle doit prendre chair en nous aussi, pour que nous l’offrions au monde par toute notre vie.
L’homélie doit aider ou au moins inviter à entendre la Parole de Dieu au présent. Comment résonne-t-elle pour nous, pour moi, aujourd’hui ? La parole du prédicateur va rejoindre et nourrir la foi des auditeurs dans le témoignage et la réflexion. Il peut offrir la subjectivité d’une expérience spirituelle, d’une relation, et l’objectivité du contenu du message de l’Évangile, de sa vérité intrinsèque et transcendante.
L’homélie participe aussi à construire la communauté. D’autant plus si cette parole écoutée, accueillie, à laquelle chacun donne son adhésion, est ensuite mise en pratique par tous, dans un élan commun, par amour du Christ et de l’Évangile. Cela implique du pasteur d’être préalablement à l’écoute du peuple de Dieu en général, de sa communauté en particulier. Cela requiert de la communauté une attitude de foi et d’écoute du Seigneur à travers la voix du pasteur.

Le chemin intérieur

L’écoute est un mouvement d’intériorisation. On reçoit une parole extérieure, on la laisse entrer en soi. Elle fait son chemin à travers les émotions, les sentiments, l’imagination, la raison, jusqu’à l’intelligence et au cœur. On entre ainsi dans une relation dont la profondeur dépend du chemin accompli par la parole reçue. Au cours de la liturgie de la Parole, il nous est proposée d’intérioriser une relation. La Présence de Dieu s’offre à notre écoute intérieure. Cela prend du calme, de l’attention, et donc un peu de temps.
Le silence est d’or, car il offre l’espace de l’accueil. Accueil non seulement du contenu du discours, mais de Celui qui est Parole de Dieu révélée à travers le discours, le Seigneur qui parle et entre en relation. « Le Royaume de Dieu est au-milieu/au-dedans de vous » (Lc 17, 21) nous dit-il.
La Parole déposée comme une semence (cf Mc 4), accueillie – espérons-le – dans la bonne terre du désir et de la résolution de mettre en pratique, protégée de l’aridité du soleil, de la voracité des oiseaux, de l’envahissement des ronces, a besoin de temps pour germer et mûrir. L’intériorisation ne se fait pas dans l’immédiateté. Elle a besoin du terreau de notre vie. Les actes de foi, d’espérance et de charité accomplis au quotidien naissent de cette écoute, et en même temps nourrissent la semence de la Parole déposée dans le cœur.

Continuer le dialogue intérieur

La liturgie de la Parole ne s’arrête pas après l’homélie. Ni même à la fin de la messe. Elle est appelée à se continuer dans notre vie concrète. Il convient que ce qui a été entendu à la messe continue à nous trotter dans la tête et dans le cœur lorsqu’on est rentré chez soi ou que l’on va au travail. Là aussi il convient d’être à l’écoute du Seigneur. Dans nos relations quotidiennes avec notre environnement, les autres, nous-mêmes, l’Esprit nous rappelle la Parole entendue. Il la fait entrer en résonance avec les événements. Le sens jaillit. On comprend mieux la Parole. Et la Parole permet d’interpréter le réel.
De même que la vie quotidienne entre dans l’église avec nous lorsque nous allons à la messe, de même ce qui a été vécu à la messe doit rester avec nous dans le quotidien. Nous arrivons à l’église avec nos préoccupations, nos questionnements, nos joies, nos soucis. Nous en laissons un peu sur place. Mais surtout nous ressortons avec la Parole de Dieu au cœur de tout cela.

Cette Parole peut tout changer. Peut-être est-ce dans notre quotidien que la liturgie de la Parole s’accomplit le plus en vérité.

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