Le Christ ressuscité au milieu des moines

Préférer l’amour du Christ !



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À toi, donc, maintenant, s’adresse mon appel, qui que tu sois,
à toi qui renonces à ton égoïsme [égocentrisme]
afin de militer pour le Seigneur Christ, le vrai roi,
en prenant les très puissantes et nobles armes de l’obéissance.

Prologue de la Règle de St Benoît 3

Une décision radicale : préférer l’amour du Christ

Dès les premières lignes de sa Règle (trouver la Règle en ligne), St Benoît prend le lecteur à froid, le saisit, et le place face au Christ. Il ne propose pas un face-à-face muet et statique, ni la contemplation désincarnée d’un dieu lointain, ni une dévotion passive envers un Jésus idéalisé. Il invite à une relation active, un dialogue engagé, une marche en avant, un travail intérieur, et même un combat armé à la suite du Roi.
St Benoît nous place face au Christ ressuscité, Dieu présent et agissant dans nos vies. Et il suppose qu’une décision radicale en sa faveur a déjà été prise. C’est donc debout, les armes à la main, que le moine, le chrétien, va vivre son compagnonnage préférentiel avec le Christ, son attachement à lui, sa relation privilégiée avec lui. Et Benoît de laisser un mot d’ordre : Ne rien préférer à l’amour du Christ.

Un instrument pour bien agir

C’est donc dans cette relation qu’il s’agit de situer le 21e instrument des œuvres bonnes « ne rien préférer à l’amour du Christ » (4, 21). L’amour est à double sens, et l’aller-retour est compris dans l’expression. Ce qui doit faire d’abord l’objet de notre préférence est l’amour que le Christ a pour nous. Il nous a aimés le premier. Pour notre salut il a pris le chemin de l’humilité, de l’obéissance, de l’abaissement jusqu’à la mort. Et il a été exalté (cf Ph 2).
Ensuite, en réponse à cet amour gratuitement offert, St Benoît nous invite à ne rien préférer à l’amour que nous pouvons avoir pour lui. Et le lieu privilégié de l’expression de notre amour sera l’obéissance : « Elle convient à ceux qui n’ont rien de plus cher que le Christ » (5, 2). L’obéissance est la voie royale de l’expression de notre amour pour le Christ.

Tout se noue dans l’amour préférentiel

Le thème de l’amour préférentiel pour le Christ revient dans la conclusion de la Règle, le fameux chapitre 72 que l’on appelle parfois le « testament spirituel » de St Benoît. Texte court dans lequel il a résumé l’essentiel de sa Règle. Ce beau chapitre se termine ainsi : « Ils ne préfèreront absolument rien au Christ, qui veuille nous conduire tous ensemble à la vie éternelle. » (72, 11-12) Le Christ est la colonne vertébrale de la vie personnelle du moine, mais aussi de la communauté monastique. Dans la Règle de St Benoît, le personnel n’est jamais à détacher du communautaire. Il y a une interaction permanente. L’amour du Christ se vit donc ensemble, au cœur de la fraternité. C’est en elle qu’on reçoit son amour. C’est par elle qu’on exprime son amour.

L’amour dans le concret

D’une certaine manière, tout est dit pour ce qui est de la théorie, de la doctrine spirituelle sur notre sujet. St Benoît est un homme concret. Il ne nous parle pas du Christ pour lui-même, pour susciter notre amour. Il laisse cela aux nombreux auteurs spirituels. Lui en parle toujours en fonction du moine et de la vie monastique. Il nous invite à le suivre, à faire l’expérience du Christ, à vivre en lui. Il donne des moyens concrets et ouvre des voies pratiques pour que nous soyons cohérents avec notre appartenance au Christ, pour nous aider à entrer dans notre configuration au Christ. La Règle est un cadre donné à l’amour du Christ. En voici quelques éléments.

I – L’amour du Christ célébré : le cadre liturgique

Canaliser l’amour

L’amour, tout amour, requiert un cadre. C’est une force trop puissante pour être laissée sans guide, sans garde-fous. En effet l’amour est désir, et un désir non canalisé est perdu. Soit il se disperse et s’épuise. Soit il devient envahissant et il dévore, il engloutit l’objet désiré ou le désirant lui-même. Le cadre monastique principal de l’amour du Christ est la célébration liturgique. Célébration du Christ, elle donne une direction au désir du moine. Et elle le tourne donc sans cesse vers la vie éternelle, c’est-à-dire vers la vie avec le Christ.
À propos des retards à la prière liturgique, Saint Benoît utilise d’ailleurs pour l’office divin la même expression que pour le Christ lui-même : « On ne préfèrera rien à l’œuvre de Dieu » (43, 3). On le comprend aisément en se rappelant que l’office est le lieu par excellence où Dieu est présent :
« Nous avons la certitude que Dieu est partout présent et que les yeux du Seigneur regardent bons en méchants et tous lieux. Nous devons, sans aucun doute, en être bien plus certains encore, quand nous sommes présents au service de Dieu. » (19, 1-2)

Célébrer le Christ

Bien plus, tout le rythme du moine est centré sur la célébration du Christ, afin que son cœur batte au rythme du mystère pascal. L’office divin rythme la journée. Le dimanche rythme la semaine. Pâques rythme l’année. L’année chrétienne, et donc monastique, est centrée sur Pâques, c’est-à-dire sur la célébration mystère pascal du Seigneur. Le travail, la lecture, les jeûnes : toute la vie concrète tourne autour de Pâques, et participe donc de la célébration du Christ. Inutile d’y revenir : je l’ai déjà développé par ailleurs.
Cela correspond bien à un but fixé à la fin du Prologue pour toute la vie monastique : « À mesure que l’on progresse dans une sainte vie et dans la foi, le cœur se dilate, et c’est avec une indicible douceur d’amour que l’on court dans la voie des commandements de Dieu. Ainsi, ne nous écartant jamais de son enseignement, persévérant en sa doctrine jusqu’à la mort, nous participerons par la patience aux souffrances du Christ pour être admis à partager son règne. » (Pr 49-50)

Écouter le Christ

Dans ce cadre liturgique, il y a aussi ce que St Benoît ne dit pas explicitement, mais qu’il convient de tenir présent à l’esprit. La célébration permet aussi le chemin avec le Christ en tant que premier lieu où résonne sa Parole. La Parole de Dieu est proclamée sept fois par jour à l’office. Le Christ s’y rend donc particulièrement présent. Il interpelle le moine. Il se passe ce que décrit encore le Prologue de la Règle : « Levons-nous donc enfin ; l’Écriture ne cesse de nous éveiller disant : l’heure est venue de nous lever du sommeil. Ouvrons les yeux à la lumière divine. Écoutons d’une oreille attentive la voix puissante de Dieu qui chaque jour nous presse en disant : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas votre cœur. » (Pr 8-10)
La deuxième citation est tirée du psaume 94, que St Benoît invite à chanter à chaque début de journée. C’est une invitation à la joie, mais aussi à l’écoute et à l’ouverture du cœur, donc ouverture à l’obéissance et à l’amour.

Prier avec le Christ

L’office divin, c’est enfin le chant des Psaumes. On ne trouve pas chez St Benoît d’évocation explicite d’une manière de lire et de prier les psaumes. Mais il est évident qu’il se situe dans la ligne patristique. Les psaumes sont la prière du Christ. Donc les prier, c’est prier avec lui et en son Nom. On participe à sa mission sacerdotale d’intercession pour tout le genre humain. On touche sa relation avec le Père.
Les psaumes sont aussi un lieu de rencontre du Christ, car ils ne parlent que de lui. On reçoit par eux la révélation de l’amour du Christ. Le Psautier est comme un résumé priant de toute la Bible.

II – Un amour filial : l’obéissance, cadre théologal

L’obéissance : un fondement

Le second cadre de l’amour du Christ est l’obéissance. Dans la Règle, tout se fonde dans et sur l’obéissance. C’est un cadre théologal. Elle est introduite comme base spirituelle dès le deuxième verset du Prologue. Et on peut considérer la Règle entière comme l’organisation du chemin de retour vers le Père dans l’obéissance au Christ et avec le Christ. C’est ni plus ni moins le chemin du salut qu’il faut apprendre à parcourir. En effet, notre salut est passé par l’obéissance du Seigneur au Père « jusqu’à la mort ». Nous sommes appelés, invités à entrer à sa suite dans cet amour filial. Nous verrons un peu plus loin ce qui se passe dans le lien au Christ au cœur de l’obéissance. Restons pour le moment sur le cadre général.
Notons au passage que l’identité divine du Christ ne laisse aucune place au doute chez St Benoît. Il n’est jamais désigné de son nom humain « Jésus », mais toujours « Christ », « Seigneur », ou « Dieu ». C’est le signe d’une position théologique forte dans une société en partie dominée par les Wisigoths ariens, qui niaient la divinité du Christ.

Militer dans la sainte obéissance

Mais c’est important aussi pour nous qui méditons sur l’amour du Christ. L’identité du roi auquel nous nous attachons pour « militer » avec lui dit quelque chose sur l’obéissance. C’est bien à Dieu que nous obéissons, au Christ ressuscité présent dans nos vies, avant toute médiation humaine. « Préparons nos cœurs et nos corps à militer dans la sainte obéissance aux instructions » (Pr 40). C’est le combat spirituel du Seigneur dans lequel nous nous engageons par amour.
Le mot « militer » revient ensuite quand St Benoît présente les catégories de moines (1, 2), puis au moment de l’engagement du novice, quand on lui présente la Règle, commentaire de l’Écriture : « Voici la loi sous laquelle tu veux militer » (58, 10). Enfin, pour justifier qu’un moine d’un autre monastère puisse se fixer dans la communauté, Saint Benoît justifie ainsi : « en tout lieu, c’est un seul et même Seigneur que l’on sert, un seul et même roi pour qui l’on milite » (61, 10). Il n’est pas inutile d’y insister. En effet, on a tendance à l’oublier, non seulement en acte, mais aussi parfois en théorie quand on parle de l’obéissance et de l’exercice de l’autorité dans le concret. Nous y reviendrons.

Obéir à la Parole de Dieu

C’est donc à la Parole de Dieu que le moine veut obéir. C’est elle, et elle seule, qui mène sur le chemin du royaume, qui nous permet de marcher à la suite du vrai roi. La Règle de St Benoît n’est qu’une mise en pratique de l’Évangile : « Voici que, dans sa tendresse, le Seigneur nous indique le chemin de la vie. Sanglés de la foi et de la pratique des bonnes actions, et guidés par l’Évangile, allons par les voies qu’il nous trace pour être admis à voir celui qui nous a appelés dans son royaume » (Pr 20-21 ; cf aussi v. 50)
Dans la Règle, l’autorité appartient à l’Écriture sainte (9, 8 ; 73, 3) et à la Règle elle-même (37, 1), seule maîtresse, écho du Maître, le Christ. Au v. 50 du Prologue, c’est bien de l’enseignement de Dieu qu’il ne faut pas s’écarter, et dans sa doctrine qu’il s’agit de persévérer. Puis la règle est désignée comme « maîtresse d’expérience » (1, 6), et plus loin « tous suivront cette maîtresse qu’est la règle » (3, 7). L’abbé dans sa fonction de maître enseignant ne doit enseigner que la Parole de Dieu, en paroles et surtout en actes.

Obéir en communauté

Enfin l’obéissance se vit en communauté. Surtout, l’obéissance au Christ roi rassemble la communauté. C’est le sens profond des derniers versets du ch 72, « ils ne préfèreront absolument rien au Christ, qui veuille nous conduire tous ensemble à la vie éternelle » (72, 11-12). Face aux différences en communauté – et Dieu sait qu’il y en a ! – il faut plus que le bon zèle pour réunir les frères. La bonne observance ne suffit pas pour rassembler finalement la diversité dans l’unité. Le Christ seul peut faire cette œuvre de récapitulation, lui qui est en quelque sorte la personnification du bon zèle.
Dans le corps communautaire, chacun a et garde sa place « car esclaves ou libre, tous, nous sommes un dans le Christ et nous portons le même fardeau de notre service dans la milice d’un unique Seigneur ; Dieu en effet ne fait point acception des personnes » (2, 20) rappelle St Benoît à l’abbé. Le Christ est le père de la communauté, qui permet à tous les membres de se dire en vérité « frères » (cf 63, 12). Ce mot de « frère », venu directement du Nouveau Testament, est de loin le plus employé dans la Règle pour désigner les moines. Ils reçoivent ce nom au moment de leur engagement dans la communauté (58, 23). C’est en vertu de cette dignité que l’obéissance devient mutuelle. « Cette bonne chose qu’est l’obéissance, ce n’est pas seulement envers l’abbé que tous l’exerceront, mais les frères s’obéiront mutuellement, sachant que, par cette voie de l’obéissance, ils iront à Dieu » (71, 1-2). Tout frère, et non seulement l’abbé, est donc sacrement du Christ pour les autres.

III – Un amour incarné : les structures, les fonctions, les services

L’amour du Christ ne doit pas rester une belle idée, ni un beau sentiment. Dieu nous a révélé son amour en s’incarnant. Et il a établi ses disciples, son Église, pour le représenter, être signe de son amour au long des temps. C’est un signe imparfait, parfois très obscurci, mais tout de même, mystérieusement, un signe. Ainsi aussi dans la communauté monastique. J’ai dit en introduction que St Benoît était un homme concret qui a proposé des moyens pratiques de vivre l’amour du Christ. De même que la célébration liturgique du Christ influe sur l’organisation de la vie concrète, ainsi la voie de l’obéissance va se manifester dans des structures et des relations humaines.

L’abbé, signe pour ses frères

La structure la plus fondamentale est bien sûr l’institution abbatiale, dont il découle des relations avec l’abbé : celle de chaque frère, de la communauté, et de différentes instances (conseil des anciens, doyens, « officiers »). L’abbé représente le Christ de manière privilégiée, c’est pourquoi il est lui est demandé plus qu’à quiconque la proximité avec lui et l’obéissance en paroles et en actes : « on croit que dans le monastère il est vicaire du Christ, dont il porte le titre, comme dit l’Apôtre : vous avez reçu l’esprit d’adoption des fils, par lequel nous crions : Abba, Père. Aussi l’abbé ne doit-il rien enseigner, établir ou ordonner qui soit contraire au commandement du Seigneur. Mais ses ordres et sa doctrine répandront dans l’esprit des disciples le ferment de la justice divine. » (2, 2-5)
L’abbé est appelé à une relation forte d’intimité avec le Christ afin de le refléter pour ses frères le mieux possible. Ou le moins mal possible. Il se met ainsi à leur service, pour devenir l’un des supports de leur relation au Christ. Par son enseignement, il fait résonner la parole du Christ, en lien avec la vie concrète de la communauté. Ainsi, tous peuvent grandir en disciples du Christ.
L’abbé lui-même doit vivre un rapport direct à la Parole du Christ, pour sa propre conversion. Il doit garder à l’esprit qu’il n’est pas le Christ, pour ne pas risquer de prendre sa place. Il n’est pas le Maître, ni le « paterfamilias » et « il devra rendre compte au terrible Jugement de Dieu de ces deux choses : sa propre doctrine et l’obéissance des disciples » (2, 6). St Benoît revient sur cette idée pour clore le chapitre : « Qu’il sache qu’il a reçu des âmes à conduire, et se prépare à en rendre compte. […] et travaillant par ses monitions à corriger les autres, il corrigera lui-même ses défauts. » (2, 37.40)
Dans le deuxième chapitre sur l’abbé, écrit dans un second temps, St Benoît donne une autre image christique, celle du serviteur humble et fragile. « Il saura qu’il lui faut plutôt servir qu’être servi » (64, 8). Et plus loin : « Il aura à l’esprit sa propre fragilité » (v. 13). Et encore : « Qu’il cherche à se faire aimer plus qu’à se faire craindre » (v. 15). Autant de mention qui nous parlent de l’imitation du Christ.

Foi et réalisme du regard des frères sur l’abbé

Du côté des frères, c’est dans la foi – il est important d’y insister –, que la relation à l’abbé est le lieu d’une relation particulière avec le Christ. Dieu se manifeste particulièrement dans les paroles et les ordres de l’abbé, qui doit lui-même correspondre, à son niveau, à cette mission. Mais cela se passe dans l’épaisseur de nos relations humaines. Il y a donc forcément « du brouillage sur la ligne ».
St Benoît n’est pas naïf. En plus de rappeler à l’abbé qu’il aura à rendre compte de sa gestion au Jugement de Dieu, un instrument des bonnes œuvres évoque aussi la possibilité que l’abbé ne soit pas cohérent dans sa manière de vivre : « Obéir en tout aux ordres de l’abbé, même si, par malheur, il agissait autrement, se souvenant de ce précepte divin : faites ce qu’ils disent et non ce qu’ils font » (4, 61). Le quatrième degré de l’humilité suggère quant à lui la possibilité de situations injustes (cf 7, 35), et le ch 64 va jusqu’à prévoir l’élection d’un abbé vicieux qu’il faudrait faire déposer et remplacer (64, 5). Que Dieu nous en préserve.
Ceci n’empêche pas St Benoît de présenter à l’abbé et à ses frères un grand idéal. Un pasteur qui n’est pas propriétaire des brebis. Un maître qui n’est pas source de son enseignement. Un intendant qui est lui-même serviteur. Et aussi un médecin pour ses frères, qui sont tous de pauvres pécheurs. Ainsi lit-on dans un des plus beaux passages le concernant : « L’abbé prendra le plus grand soin des frères fautifs, car ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. […] Qu’il le sache, il a reçu la charge d’âmes malades et non un pouvoir tyrannique sur des âmes saines » (27, 1.6). Tout le chapitre serait à citer. L’abbé y participe à la mission du Christ de venir chercher les pécheurs, autant qu’il le peut.
Le chapitre suivant met une limite. Il ne s’agit pas de restreindre la miséricorde de l’abbé, et moins encore celle de Dieu. Mais la possibilité pour l’abbé et la communauté de contenir un comportement déviant n’est pas sans bornes. Parfois l’exclusion s’impose. Le pouvoir des structures et des relations humaines est limité. C’est bien pour cela que le Christ doit rester au centre.

Les collaborateurs de l’abbé

En collaboration étroite avec l’abbé, on trouve en premier lieu le cellérier, un frère « craignant Dieu et qui soit comme un père pour toute la communauté » (31, 2). Rappelons que pour St Benoît le père est le Christ. Comme l’abbé, le cellérier doit donc le refléter. Un parallèle est ainsi établi entre les deux. C’est pourquoi la relation des frères avec lui est aussi un lieu de relation au Christ.
Au nom du Christ et de l’abbé, le cellérier prend soin des besoins corporels des frères. Un corps dont il ne leur est d’ailleurs plus possible de disposer selon leur volonté propre (33, 4). Au contraire, « il faut attendre du père du monastère tout ce qui est nécessaire » (33, 5). Le nécessaire est donc reçu du Christ par la médiation du cellérier, en communion avec l’abbé. C’est tout un programme de vie pour changer le rapport aux biens matériels.
De même, le soin des malades revient à l’abbé, mais il est délégué à un frère (36, 1). Encore une fois, c’est le lien au Christ qui unit l’abbé et l’infirmier. La charge d’annoncer l’Oeuvre de Dieu incombe aussi à l’abbé (47, 1) car cela met particulièrement les frères en lien avec le Christ. Mais cela peut être délégué à un frère. Pareillement, l’accueil et le soin des hôtes revient encore à l’abbé, avec des collaborateurs (53, 8-13.21). L’abbé leur lave les pieds, à l’imitation du Christ.

Le Christ aimé et servi dans les pauvres

Préférer l’amour du Christ se vit encore dans d’autres relations. On ne rencontre pas le Christ seulement dans l’abbé et ses collaborateurs. Et peut-être pas d’abord en eux. Il faut noter que St Benoît a très présent à l’esprit la parabole du Jugement dernier de l’évangile selon St Matthieu (Mt 25, 36-40). Il a une conscience aigüe de ce que l’on honore le Christ en servant les malades et les étrangers. Les malades, ce sont les frères fragiles en communauté. « Le soin des malades doit tout primer. On les servira vraiment comme le Christ, qui a dit : J’ai été malade et vous m’avez visité » (36, 1-2). Les étrangers, ce sont les hôtes. « Tous les hôtes qui arrivent seront reçus comme le Christ, car il dira un jour : j’ai été votre hôte et vous m’avez reçu » (53, 1). Parmi tous les hôtes, les pauvres et les pèlerins appellent une attention spéciale, car on reçoit particulièrement le Christ en eux (53, 15). Il y a là aussi un lieu d’expression de l’amour préférentiel.

IV – Un amour vécu : le parcours spirituel

Les cadres, les structures, les relations, n’ont pas leur fin en eux-mêmes. Ils sont au service du parcours spirituel des frères, de leur croissance intérieure, de leur lien intime avec le Seigneur. Le « chemin du salut » (Pr 48), le chemin de retour à Dieu dans l’obéissance, est à vivre à travers les médiations humaines. « Préparons donc nos cœurs et nos corps à militer dans la sainte obéissance aux instructions » (Pr 40) exhorte le Prologue. « nos cœurs et nos corps » : toute la personne est convoquée, appelée à s’impliquer. Le parcours intérieur est décrit à la fin du Prologue comme une course « dans la voie des commandements de Dieu » (Pr 49). Et la finalité est décrite au chapitre 7 comme « cet amour de Dieu, qui, devenu parfait, chasse la crainte. » (7, 67). Tout un programme.
Saint Benoît propose de multiples moyens, ou des buts intermédiaires, pour atteindre cette fin. L’amour du Christ est évidemment au cœur de ces moyens, ne serait-ce que parce que l’enjeu central est l’obéissance à sa Parole, notre réponse d’amour, et la configuration à sa filiation divine qui est œuvre de son amour à lui. Quatre chapitres principaux donnent les moyens concrets et la direction de la marche : 4, 5, 7, et 72.

Les instruments des bonnes œuvres du chapitre 4

Les instruments des bonnes œuvres offrent des clés pratiques, concrètes, pour vivre le double commandement de l’amour, placé en exergue. C’est le but à viser. Tous les autres instruments ne sont que des moyens pour grandir dans cet amour. Le Christ y est explicitement présent quatre fois. La première au v. 10 : « Renoncer à soi-même pour suivre le Christ ». Ce principe général est suivi de trois maximes qui aident à vivre ce renoncement dans la relation à soi, et sept autres qui concernent la relation aux autres.
La seconde est la maxime qui nous sert de guide : « Ne rien préférer à l’amour du Christ » (v. 21). Comme mentionné plus haut, c’est une double préférence d’amour : l’amour du Christ pour nous, et notre amour pour le Christ. La préférence n’est pas à sens unique, mais dans le don comme dans l’accueil.
Elle est suivie d’une petite vingtaine de choses à rejeter, car on les préfère assez facilement à l’amour du Christ. C’est un bon examen de conscience ! Elles sont beaucoup tournées vers l’amour des frères, par lequel on aime le Christ. Au cœur de cette série il y en a une positive qui vient directement de l’Évangile : « aimer nos ennemis » (31). Nous avons tant de petits ennemis quotidiens, réels ou imaginaires, durables ou passagers…
Le v. 41, « Mettre en Dieu son espérance », ne mentionne pas explicitement le Christ. Mais on peut néanmoins le lier à sa personne. Les maximes suivantes décrivent la mémoire de la présence de Dieu.
Au v. 50 on revient au combat spirituel : « Briser immédiatement contre le Christ les pensées mauvaises qui nous viennent au cœur, et s’en ouvrir au père spirituel ». Au cœur des versets suivants se trouvera un passage sur l’obéissance.
Enfin, la liste termine sur le thème de la miséricorde, qui est celle du Christ. « Par amour du Christ, prier pour nos ennemis. Après un désaccord, faire la paix avant le coucher du soleil. Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. » (72-74)

Le chapitre 5, sur l’obéissance

Dans le chapitre 5, nous avons déjà évoqué le lien entre obéissance et préférence pour le Christ. Il faut ajouter l’introduction du thème de l’imitation du Christ. Elle arrive à la suite d’un passage présentant la lutte des désirs. Le désir est au cœur de l’obéissance, comme moteur quand c’est le désir spirituel, ou comme frein si c’est le désir charnel. Une lutte se joue dans cette tension des désirs. Et il n’y reste que la voie étroite du Seigneur : « C’est parce qu’un violent désir d’accéder à la vie éternelle les possède qu’ils se pressent dans la voie étroite dont le Seigneur dit : Étroite est la voie qui conduit à la vie. Ils ne vivent pas à leur gré, ils n’obéissent pas à leurs désirs ni à leurs plaisirs, mais ils marchent selon la décision et l’ordre d’autrui, et demeurant dans les monastères, ils souhaitent avoir un abbé à leur tête. Sans nul doute, de tels moines imitent le Seigneur formulant cette sentence : Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » (5, 10-13) On se trouve là au cœur du défi que représente l’obéissance, c’est-à-dire l’évangélisation du désir, son orientation vers Dieu.
C’est ainsi qu’arrive le thème de l’imitation du Christ. L’expression « sans nul doute » du v. 13 manifeste le but que St Benoît a dans le cœur pour la vie monastique. Il l’expose alors explicitement comme un achèvement. Dans une vie qui vise à établir un lien privilégié au Christ, on comprend aisément l’importance du thème de l’imitation. Déjà au niveau naturel, psychologique, c’est en désirant imiter ses parents, et en cherchant vraiment à le faire, que l’enfant se situe, se construit, et devient adulte. Il en est de même pour la vie spirituelle vis-à-vis du Christ, de Dieu. Le chrétien devient adulte en imitant le Christ. C’est là que le mystère de l’obéissance porte son fruit.

L’échelle de l’humilité au chapitre 7

Ce thème est repris par St Benoît au ch 7 sur l’humilité. Il va y jouer un rôle important dans le parcours spirituel. On ne peut le reprendre ici en entier. Rappelons seulement que l’on commence par vivre sous le regard de Dieu, et notamment les désirs (cf 7, 19-25), comme au ch 5. Pourquoi être si attentif aux désirs, sinon parce que là est le nœud de l’évangélisation, de la conversion ? Il s’agit de tourner vers Dieu les forces du désir. C’est pourquoi l’attention au désir de Dieu est le principal critère de discernement au début du parcours monastique. Un ancien doit « examiner avec soin si [le novice] cherche vraiment Dieu, s’il est empressé au service de Dieu, à l’obéissance, aux humiliations » (58, 7).
C’est sur cette thématique que va venir se poser, se fonder, l’invitation à l’imitation, c’est-à-dire à la suite du Christ. Avec les second et troisième degrés de l’humilité, les choses se gâtent si l’on peut dire. Le moine va prendre un tournant. Vivant intérieurement les promesses de son baptême, il renonce au mal non seulement en actes mais aussi en pensées pour se tourner vers le Seigneur. Ainsi, il s’agit de « détester son égoïsme et à ne pas se complaire dans l’accomplissement de ses désirs, mais à imiter par des actes le Seigneur qui a dit cette parole : Je ne suis pas venu pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » (vv. 31-32). Puis « se soumettre à un supérieur en toute obéissance pour l’amour de Dieu, en imitant le Seigneur » (v. 34).
Au quatrième degré de l’humilité, un passage semble fait. Dans l’adversité, une configuration au Christ est en cours de réalisation. Ce n’est plus l’effort d’imitation qui conduit à cette transformation. L’humble fait l’expérience même du don de soi qu’a vécu le Christ : devenir brebis du sacrifice. C’est-à-dire qu’il offre sa vie par amour, quelles que soient les circonstances. Le résultat au terme du parcours sera l’entrée dans un amour vrai. « Ayant gravi tous ces degrés de l’humilité, le moine parviendra donc bientôt à cet amour de Dieu, qui, devenu parfait, chasse la crainte. Grâce à cet amour, tout ce qu’auparavant il observait non sans crainte, il commencera à l’observer sans aucune peine, comme naturellement et par habitude, non plus par crainte de l’enfer, mais par amour du Christ, par l’accoutumance du bien et par goût de la vertu. Voilà ce que, dès lors, le Seigneur daignera manifester par l’Esprit Saint en son ouvrier, purifié de ses vices et péchés » (vv. 67-70)
On rejoint le thème de la fin du prologue : participer « par la patience aux souffrances du Christ pour être admis à partager son règne. » (Pr 50)

Préférer l’amour du Christ : mot final au ch. 72

Au terme de la Règle, le chapitre 72 offre une sorte de synthèse du résultat attendu dans l’école du service du Seigneur. Le bon zèle de l’amour y est décliné de diverses façons. Ce zèle est la propulsion du désir transformé par l’Esprit. Il est devenu ferveur d’amour, et se manifeste en des attitudes concrètes : les égards réciproques, l’extrême patience, l’obéissance mutuelle, l’ouverture aux autres, etc.
L’important pour notre sujet est le sommet de ce chapitre : « Ils ne préféreront absolument rien au Christ, qui veuille nous conduire tous ensemble à la vie éternelle » (vv. 11-12). Préférer l’amour du Christ est la clef de la transformation intérieure. C’est est aussi son but. Car cet amour de préférence grandit en aimant ses frères, et il s’accomplira dans la vie éternelle.

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