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Prier en couple à l’école des moines



Prier en couple : tout un programme… C’est même le croisement de deux programmes : prier, et vivre en couple. Mettre la prière au cœur du couple, c’est prendre soin du don reçu lors du sacrement de mariage. C’est un des moyens de rester ouvert à cette grâce que Dieu donne chaque jour, à chaque pas. Lieu de communion et d’entraide dans l’ouverture à Dieu, service du couple et de chacun de ses membres, mais aussi mission commune au cœur de l’Église et du monde : la prière englobe beaucoup de dimensions de la vie conjugale.
Le but ici n’est pas de faire un plaidoyer pour la prière conjugale, ni même une explication de son importance. Il s’agit simplement de donner quelques points de repères pratiques pour savoir comment faire, et s’y mettre effectivement. Les couples sont invités à prendre exemple sur la prière de l’Église, qui se manifeste notamment dans la prière des moines. On y trouve bien des éléments qui peuvent être utiles à imiter en les adaptant.

Prendre rendez-vous pour prier en couple

Dieu est toujours présent, partout présent, et il a tout son temps. Pas nous. C’est même plutôt le contraire pour nous. Nous n’avons jamais le temps, nous courons partout et nulle part, et nous sommes rarement présents à Dieu, aux autres, et à nous-mêmes. C’est pourquoi pour prier, comme pour toute autre activité, il est nécessaire de prendre rendez-vous.
Les moines ont des rendez-vous de prière sept fois par jour. Ils savent où ils doivent aller, à quelle heure, pour combien de temps, et dans quelle position se tenir. Et si vous preniez rendez-vous pour votre prière conjugale ? On prend des rendez-vous à longueur de temps avec beaucoup de personnes, mais on oublie trop souvent d’en prendre avec son conjoint (et plus encore avec Dieu). Comme si la rencontre allait de soi. Mais elle va rarement de soi, surtout pour prier.
Pour ôter un obstacle à la prière conjugale, il est donc bon de décider d’abord :

  • à quelle fréquence on va se retrouver
  • à quel moment et pour combien de temps (le temps est le premier défi à surmonter)
  • , et dans quelle disposition (le lieu est important aussi)

Et puis on adapte son programme en fonction de cela. On se retrouve effectivement, quelle que soit l’humeur ou les circonstances extérieures, et s’il s’avère qu’il y ait une obligation insurmontable, on décale le rendez-vous. Mais on ne l’annule pas, car c’est important. Ou bien en cas d’absence prolongée de l’un ou de l’autre, on peut vivre ce temps à distance et en communion. Cette objectivité – accompagnée de régularité – sera une grande aide pour persévérer, passer les obstacles, et approfondir tant la prière que la vie conjugale.

Savoir comment on va prier en couple

Réinventer chaque fois ses temps de prière, c’est fatiguant, ça prend du temps, et c’est finalement décourageant déjà quand on est seul. Alors quand on est à plusieurs, c’est pire ! Il existe différentes manières de prier, différents types de prière. Chacun a été habitué à l’une ou à l’autre forme. Dans un couple, comme dans une communauté, les formes privilégiées peuvent correspondre, ou non. Comme pour bien d’autres choses, il va falloir s’accorder pour ce qui est commun, et laisser à chacun une liberté personnelle de faire selon ses goûts lorsqu’il est seul.
C’est pour cela que la prière des moines, et plus généralement la prière officielle de l’Église, la prière liturgique, est organisée. Elle est construite de manière à ce qu’elle soit équilibrée, et nourrissante pour la vie spirituelle. Comme un bon repas pour la vie physique. Et si vous organisiez votre prière de couple à l’exemple de la prière de l’Église ? Après tout, le couple et la famille constituent une petite Église !
Il y a trois grandes composantes dans la prière liturgique, l’office divin :

  • au centre, au cœur, il y a l’écoute de la Parole de Dieu, et sa méditation dans un petit temps de silence ;
  • on fait précéder cette écoute par un temps d’introduction et de préparation ;
  • à l’écoute succède une réponse et une conclusion.

Au cœur de la prière : écouter ensemble

Dès qu’on parle de prière, une remarque arrive assez vite : il est difficile de se retrouver confronté au silence de Dieu. On n’arrive pas à persévérer dans la prière parce qu’on n’entend pas Dieu, et on lui en fait généralement porter la faute. Certes, Dieu n’est pas bavard. Mais si nous ne l’entendons pas, le problème vient plus souvent de ce que nous ne l’écoutons pas. Le temps de la prière est avant tout un moment où l’on se pose pour écouter. Et Dieu parle avant tout à travers la Révélation qu’il a donnée de lui depuis l’appel d’Abraham jusqu’à Jésus et la disparition des Apôtres, ses premiers témoins.
La prière liturgique de l’Église est toujours une célébration de la Parole de Dieu. On laisse résonner la Révélation dans nos vies, et cela jusqu’à la fin des temps. On ne se lasse pas de méditer les paroles d’amour que le Seigneur nous a adressées, les paroles de l’Époux, qui sont Esprit et Vie.
Pour prier en couple, écoutez donc ensemble la Parole que Dieu a adressée à l’humanité. Elle est aussi directement pour vous. Laissez-vous façonner ensemble par cette Parole. Nourrissez-vous ensemble. « Ensemble » ne veut pas dire « de la même manière ». Dans un repas l’un profitera plus des vitamines et l’autre des protéines. À chacun selon ses besoins. C’est pareil dans la prière : Dieu donne à chacun selon ses besoins spirituels. D’où l’importance d’une prière équilibrée, comme un repas. La Parole de Dieu est la nourriture la plus équilibrée qui soit.
Lisez-vous mutuellement un passage de la Parole de Dieu : soit une des lectures de la messe du jour, soit le petit passage prévu par le bréviaire à l’heure où vous priez, soit une lecture continue d’un évangile ou d’un autre livre de la Bible. Ainsi vous vous annoncerez l’un à l’autre la Bonne Nouvelle. Puis prenez un temps pour méditer. Vous pouvez le faire en silence. Vous pouvez aussi avoir un temps de partage, vous dire une impression, quelque chose qui vous marque. Cela peut être court, ou bien plus long, comme une lectio divina. Assaisonnez le plat à votre convenance !

Se préparer à l’écoute

Un rendez-vous doit bien commencer, par une bonne entrée en matière. Par conséquent, soignez le début de la prière, entrez dans la prière. Faire un signe de croix, se mettre en présence de Dieu, demander son aide, comme l’encourage l’Église : « Dieu, viens à mon aide, Seigneur, à notre secours ».
Une petite note pratique : chacun a son rôle dans la prière monastique, et les rôles changent, tournent. Il y en a un qui préside la prière, qui invite à tel ou tel moment, et qui éventuellement tient le timing. Un autre est chargé de la lecture. C’est apaisant de savoir qui fait quoi. Répartissez vous aussi les rôles pour prier en couple.
Pour écouter, il faut être dans de bonnes dispositions intérieures. Calmer un peu notre radio ou notre cinéma intérieure. Nous pouvons l’ouvrir à Dieu, tout faire passer dans la prière, pour ne pas rester enfermés dans nos pensées. Dieu est aussi là pour nous écouter. Il a soif de nous écouter. Même s’il sait ce qu’on va lui dire. Il ne nous écoute pas pour apprendre des choses, mais parce que nous avons besoin de lui parler, de nous ouvrir à lui, de lui exprimer ce que nous avons dans et sur le cœur.
C’est le rôle des psaumes pour les moines : ils sont une manière d’exprimer devant Dieu ses sentiments et ses émotions. Non seulement les siens, mais ceux de toute l’humanité. Nous prions au nom de tous les hommes. Notre coutume monastique est dialogale : les chœurs se répondent mutuellement, ou bien un soliste et tout le chœur. Cela peut bien correspondre au couple, qui peut aussi avoir cette forme dialogale pour sa louange, sa supplication, son action de grâce.
Lorsque vous priez en couple, dites à Dieu vos joies et vos peines, votre action de grâce et votre colère, votre amour et vos désirs de vengeance. Ce sera indirectement un moyen de les partager l’un avec l’autre, de vous mettre dans une certaine harmonie intérieure, d’aller vers l’unisson de vos cœurs. Pour cela vous pouvez entonner un chant, ou bien simplement des prières spontanées.

Répondre à la Parole entendue

Après avoir écouté la proclamation de la Parole de Dieu, la seconde partie de l’office des moines est consacrée à répondre à cette Parole. Cette réponse est plus développée à Laudes et Vêpres. Nous chantons une petite pièce qu’on appelle « répons » (parce que le chœur répond à un soliste) et qui est une sorte de réaction « à chaud » à la Parole entendue. Souvent cette pièce résonne avec la Parole. Puis vient le cantique Benedictus le matin, Magnificat le soir, ou le cantique de Syméon pour Complies. Ces chants du Nouveau Testament, composés pour les Évangiles de l’enfance du Christ, sont des actions de grâce pour sa venue, donc la venue de la Parole dans nos vies.
En couple, on peut aussi éventuellement prendre un temps d’action de grâce pour la Parole qui a été donnée. Peut-être chacun peut-il remercier pour un élément particulier, ou bien en général.
Après cela vient un moment pour l’intercession : puisqu’on est ensemble devant Dieu, que nous avons eu un moment d’écoute et d’intimité, présentons-lui donc nos besoins ! Prier en couple, c’est aussi intercéder ensemble pour d’autres. Parfois on prie seulement pour demander, comme si Dieu était un distributeur de grâces. Mais il est plus poli de le faire à la fin de la prière plutôt qu’au début, après avoir écouté sa Parole d’amour.
La réponse à la Parole que Dieu nous a adressée culmine dans la prière du Seigneur, le Notre Père, qui est LA prière, celle qui contient tout et résume tout. Moment solennel. Il est bon de le prier lentement, en pesant ses mots. Il ne s’agit pas seulement de réciter une prière en y restant plus ou moins extérieur, mais de vivre cette prière, de l’habiter.
Puis celui qui préside peut conclure la prière. L’Église propose une oraison du jour ou d’autres selon l’heure à laquelle on prie. Elles sont belles et peuvent être utilisées par tout chrétiens. On les trouve dans les missels. Enfin tout se conclut par une acclamation « bénissons le Seigneur – nous rendons grâce à Dieu » ou par un signe de croix, ou par une demande de bénédiction « que le Seigneur nous bénisse au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit ».

Prière personnelle, conjugale, familiale

Terminons sur quelques remarques importantes.
Les balises et le processus décrits ici peuvent se décliner de plusieurs manières, et on peut y consacrer plus ou moins de temps. Il vaut mieux commencer par une forme simple et courte et y être fidèle, que d’avoir de généreuses intentions que l’on ne tient finalement pas et finalement amènent du découragement.
Chaque couple doit trouver son « alchimie » priante, sa manière de faire qui porte et nourrit. Cela demande de s’exercer, de faire des essais, d’en parler, de persévérer, et aussi d’en constater les fruits et de se les dire. Parlez donc ensemble de votre vie de prière, comme du reste !
Si l’un des époux est loin à cause des déplacements professionnels ou des vacances de l’un ou l’autre, prier en couple à distance à peu près au même moment peut aussi porter beaucoup de fruit. On vit ensemble une fidélité à Dieu et au conjoint. On compte sur l’autre, on se soutient. Les époux peuvent se mettre d’accord sur le passage de la Parole à recevoir, éventuellement échanger dessus quand ils se retrouvent. Magnifique lieu de communion.
La prière conjugale ne se suffit pas à elle-même. Prier en couple ne devrait pas épuiser la vie de prière des conjoints. Elle s’enracine dans la prière personnelle de l’un et de l’autre, sans la remplacer. Au contraire, la prière conjugale sera d’autant plus riche que la prière personnelle de chacun sera régulière et nourrie. Quant à la prière familiale, elle est enracinée dans la prière conjugale et ne la remplace pas, tout comme l’amour et la vie de la famille s’enracine dans l’amour des époux sans le remplacer. À chacun de ces moments de prière sa spécificité. Ils se complètent les uns les autres et se nourrissent mutuellement.

Bonne route dans la prière conjugale !

Le Carême : préparons-nous à fêter l’amour !



Le Carême : préparation aux fêtes de l’amour

Le Carême est un temps de préparation à la fête de Pâques. C’est-à-dire que nous nous préparons à célébrer la manifestation suprême de l’amour de Dieu pour les hommes, pour chacun de nous. Pâques est la grande fête de l’amour.

Noël : déjà de l’amour !

Les fêtes de Noël sont déjà une fête de l’amour. À Noël, nous avons contemplé Dieu qui s’approche de nous, si près qu’il se fait l’un de nous. C’est déjà un très grand signe de son amour. Il est Dieu avec nous, il vit notre vie, il marche sur nos routes, il parle notre langue d’hommes. Dieu se fait connaître de manière à ce que nous ne soyons pas effrayés, discrètement. Il vient nous apprivoiser.

L’amour… Passion

Pâques sera la fête d’un amour plus grand encore. En effet, nous verrons cet amour de Dieu mis à l’épreuve, déprécié, moqué, rejeté, bafoué. Le rejet de Dieu par l’humanité va apparaître au grand jour durant les célébrations du dimanche des Rameaux et de la Passion, puis du Vendredi Saint. Mais en réponse à ce rejet, nous contemplerons le Christ qui reste doux, humble, patient, face à la violence de l’homme, face aux intrigues religieuses et politiques, face au rejet de la foule, face à nos petitesses humaines. Non seulement le Christ reste doux, patient, humble, mais il donne sa vie par amour, il s’offre au Père, il pardonne à ses bourreaux ainsi qu’à ses disciples qui fuient, à Pierre qui le renie, à Judas qui le trahit.

L’amour surgissement de vie

Et l’amour de Dieu ne s’arrêtera pas là. Jésus va ressusciter, et se montrer à ceux qui ont cru en lui. Il va montrer qu’il est vainqueur de la mort, que la souffrance n’a pas eu le dernier mot, que la haine a été mise en échec. Sur le chemin d’Emmaüs, Jésus explique aux disciples comment il a voulu prendre notre condition d’homme jusqu’au bout, jusque dans ce qu’elle a de plus douloureux et de plus absurde, pour que la douleur et l’absurdité n’aient pas le dernier mot. Les ténèbres ne peuvent engloutir la lumière divine.

L’amour don incommensurable

Et l’amour de Dieu ne s’arrêtera pas encore là. Au terme des fêtes de Pâques, à la Pentecôte, l’Esprit Saint nous sera donné. L’amour de Dieu lui-même sera répandu dans nos cœurs, pour que nous puissions participer au Salut apporté par le Christ, être guéri du péché, aimer Dieu à notre tour, lui être uni, aimer aussi nos frères et sœurs et leur être uni au plus profond de nous-mêmes. Nous fêterons le don extraordinaire de l’Esprit à l’Église, à l’humanité, qui nous permet de connaître et d’aimer Dieu en vérité, ainsi que de connaître et d’aimer nos frères en lui, par lui.
Le Carême est donc un temps de préparation particulière à ces grandes fêtes de l’amour. Comment peut-on se préparer au mieux à célébrer l’amour ? Comment fait-on pour apprêter son cœur, afin qu’il soit bien disposé à recevoir l’amour et à se donner en retour ? Qu’est-ce qui pourra nous aider à nous ouvrir pour que nous puissions profiter au mieux de ces jours ? Il ne faudrait pas que ce soit juste une suite de célébrations qui ne changent rien à notre vie quotidienne. L’amour, s’il est vrai, transforme progressivement nos vies. Et les fêtes de l’amour nous sont données précisément pour nous encourager.

Le premier dimanche du Carême : au désert

Vous vous souvenez sans doute du premier dimanche du Carême. Chaque année, nous avons la même lecture de l’épreuve de Jésus au désert durant 40 jours. Ce temps d’épreuve a donné la mesure du temps de notre Carême, mais aussi une certaine ambiance. On associe souvent le Carême au renoncement. Il faut faire des efforts. Il faut jeûner. Il faut se priver. Il faut éviter de faire le mal. Apparemment ce n’est pas très joyeux (on croit parfois que le mal, le péché, est joyeux : curieux…). Mais peut-être oublions-nous de mettre cela dans la perspective des fêtes de l’amour.

Un temps de joie

Lorsqu’on prépare un mariage, une fête de l’amour par excellence, il faut aussi faire beaucoup de choses. Et il y a aussi des renoncements. La préparation matérielle, certes, prend du temps. Mais il y a aussi une préparation intérieure qui nécessite que les futurs époux réservent du temps ensemble, réfléchissent bien à ce qu’ils vont faire, apprennent à se connaître. C’est un exercice, un effort, mais désagréable. Cela implique de renoncer à beaucoup d’autres choses, notamment à d’autres relations avec les amis ou les connaissances, d’aller un peu en couple au désert, de renoncer à certaines activités pour passer du temps avec l’autre. Mais c’est une joie ! Déjà on commence à vivre de la joie de l’union.
Le Carême devrait être aussi le temps d’une telle joie. Oui, on fait quelques efforts pour la préparation de Pâques, mais déjà on est joyeux de la joie de Pâques. Déjà on est joyeux de la fête de l’amour que l’on prépare. Ici c’est le cœur qu’il s’agit d’apprêter. Il s’agit d’une relation d’intimité à renforcer. Intimité avec Dieu. Mais aussi intimité d’amour avec nos proches, et aussi les moins proches, tous les hommes. Car on ne peut pas vraiment aimer Dieu si on n’aime pas les autres. Et on aime d’autant plus les autres que l’amour de Dieu est au cœur de nos vies. Mais pour aimer, il faut faire de la place dans son cœur, il faut désencombrer son cœur.

Désencombrer son cœur

Lors du premier dimanche du Carême, l’Évangile nous a invité justement à désencombrer notre cœur de ce qui l’alourdit. Jésus nous a ouvert le chemin d’une libération intérieure de choses qui prennent souvent trop de place en nous. Il nous a montré l’exemple de la lutte contre tout un tas de choses futiles, envahissantes, qui peuvent envahir notre champ de conscience, occuper notre cœur, le saturer, et le gêner pour aimer.

Première tentation

L’Évangile a résumé cet encombrement en trois grandes tentations. La première, c’est quand Jésus a faim, et que le diable lui propose de transformer une pierre en pain. Là, nous retrouvons notre préoccupation des choses matérielles. Nous ressentons des manques et nous en sommes préoccupés, ça nous occupe l’esprit, nous voulons toujours plus. Cela peut-être la faim de se nourrir, mais aussi la faim de consommer autre chose : consommer des vidéos, consommer des jeux peu utiles, consommer du loisir, consommer de l’affection de la part des autres sans avoir à donner en retour, consommer du bavardage, du commérage, des critiques, etc. Cela peut être aussi de se plaindre, de murmurer, parce qu’on a l’impression de manquer.
Au lieu de subir ces désagréments, Jésus nous invite à renoncer pour quelque chose de plus grand. Il nous propose de faire de la place dans nos cœurs pour que nous puissions écouter Dieu, et recevoir de lui la vie, la joie la paix. « L’homme ne vit pas seulement de pain ». Il vit aussi et surtout de la relation à Dieu. Et il vaut la peine de savoir renoncer à ses préoccupations matérielles pour recevoir la vie, la joie, la paix qui viennent de Dieu. Le Carême est un temps privilégié pour laisser de côté ses préoccupations matérielles. C’est le sens du jeûne. C’est aussi un aspect du partage : on donne de son superflu pour ceux qui manquent du nécessaire. Ainsi les pauvres sont secourus… et les plus riches aussi !

Deuxième tentation

La seconde tentation de Jésus est celle d’acquérir du pouvoir. Le diable lui propose – mensongèrement – un pouvoir sur toutes les nations. Il l’incite à imposer sa volonté. Mais l’amour n’est pas un pouvoir. L’amour n’est pas un contrôle des autres. Au contraire, c’est un don de soi aux autres. Aimer, c’est faire de la place à l’autre dans son cœur. Aimer, c’est se mettre au service de l’autre.
Le Carême, comme je le disais, est un bon temps pour le partage. Il s’agit non seulement de donner des choses ou de l’argent, mais aussi d’offrir du temps et de l’attention pour ceux qui en ont besoin. C’est un moment privilégié pour mettre les autres en avant, pour les mettre en valeur, les remercier, les féliciter. Partager, se donner, se mettre au service, s’ouvrir aux autres, tout cela agrandit le cœur pour se préparer aux fêtes de l’amour. Et ça donne de la joie.

Troisième tentation

La troisième tentation touche à l’apparence. Le diable conduit Jésus en haut du Temple, et il lui propose de se jeter en bas pour que Dieu le protège, que les anges le récupèrent sur leurs mains. Imaginons les foules de priants sont en dessous, prêtes à voir le prodige et à s’extasier : Quelle action d’éclat ! Il paraîtrait quelqu’un de bien ! Tout le monde l’admirerait, et reconnaîtrait en lui un élu de Dieu ! Les gens crieraient au miracle ! Il serait même flatté d’avoir eu tellement de foi, de confiance en Dieu ! Nous connaissons ce genre de tentation de paraître quelqu’un de bien aux yeux des hommes, d’être considéré comme saint avant de l’être effectivement.
Mais Jésus refuse un le coup d’éclat qui le fera paraître aux yeux des hommes. Il renonce à paraître quelqu’un de bien de manière superficielle, à se faire valoir, même apparemment pour une bonne cause. Jésus choisit l’humilité et la discrétion. Durant toute sa vie il choisira le secret, il ne se dévoilera vraiment qu’au moment de sa Passion. Cette humilité, cette discrétion, sont aussi un moyen pour nous de nous préparer à célébrer l’amour. L’humilité et la discrétion ouvrent la voie à l’amour, car on cesse de s’imposer aux autres.

Le deuxième dimanche de Carême : écoutez-le !

Le deuxième dimanche de Carême est consacré à faire mémoire de la Transfiguration du Seigneur. Cet Évangile apporte quelque chose de nouveau dans notre préparation. C’est un moment de consolation.

Un moment de consolation

Dans la vie de Jésus, cet événement se situe après la première annonce de sa Passion. Pierre a été déboussolé par cette annonce, il a pris peur : « cela ne t’arrivera pas, Seigneur ». Il prend peur pour Jésus, certes, mais aussi pour lui. Il ne se fait pas l’image d’un Messie souffrant. Il préférerait sans doute suivre un maître et un Messie glorieux. La souffrance nous fait peur à nous aussi. Nous voudrions bien l’éviter. Mais il n’y a pas d’amour sans souffrance. Et la souffrance est bien souvent signe de l’amour. Elle est signe qu’on ne s’est pas blindé, qu’on a le cœur ouvert, vulnérable, qu’on a un cœur de chair et non un cœur de pierre. Jésus veut changer notre regard sur la souffrance. Il va chercher à consoler et à affermir ses disciples.
La Transfiguration est aussi une invitation pour nous. Elle nous indique le chemin d’une consolation. Elle nous montre une voie de l’ouverture de notre cœur. Il ne s’agit plus ici de nous préparer en renonçant. Si l’on a renoncé à quelques mauvaises choses pour faire de la place dans notre cœur, il faut aussi penser à remplir notre cœur de bonnes choses. Certes, il est bon d’éviter de perdre de l’énergie dans des choses inutiles. Mais il est encore meilleur de consacrer ses forces, son temps, son attention, à d’autres choses constructives, bonnes, et même essentielles. L’épisode de la transfiguration nous invite à l’une des activités les plus essentielles qui soient.

Gravir la montagne pour prier

Ainsi commence le texte : «  Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. » Pour se préparer aux fêtes de l’amour, il est essentiel de prendre du temps pour prier. L’amour se nourrit d’une relation intime. L’amour ne peut pas grandir sans des temps d’intimité avec Dieu. La relation à Dieu a besoin d’être entretenue régulièrement, quotidiennement, par des moments privilégiés, des moments de qualité. C’est dans la logique de tout amour, de toute relation. Ces petites étapes amoureuses n’ont pas forcément besoin d’être très longues. Elles ont surtout besoin d’être régulières. Quelques minutes chaque matin, ou chaque soir. Le temps de remercier Dieu, de lui demander pardon, de lui confier des intentions. Le temps d’un Notre Père et d’une invocation à Marie. Le temps aussi d’écouter Dieu, je vais revenir sur ce point.
Il n’y a pas besoin de monter sur une haute montagne pour cela. Il est surtout nécessaire de rentrer dans son cœur. Ce n’est pas un exercice tout à fait facile et spontané. Cela nécessite de s’exercer, de grandir. C’est aussi pour cela que la régularité est de mise. Chaque jour, c’est bien, c’est nourrissant. Il n’y a donc pas besoin d’escalader une haute montagne, ni d’aller dans une église, même si une église ou la nature peuvent être des lieux qui aident à prier. Pour entrer dans son cœur et prier, Jésus nous a conseillé, plus simplement, de nous retirer dans notre chambre, de fermer la porte, de nous mettre au calme. Cela veut dire aussi pour nous éteindre la télévision, le poste radio ou l’ordinateur, couper le téléphone pour ne pas être dérangé. Cela demande aussi de prendre un peu de distance par rapport aux nécessités du quotidien, aux soucis matériels. On est alors seul avec soi-même devant Dieu, et avec Dieu qui est là présent dans le secret. Remarquez qu’il est bon de faire cela seul, certes, mais aussi des moments de prière en couple ou en famille sont très bienvenus. Cela apportera beaucoup à votre amour.

Comment se mettre en prière ?

Que faire durant ce temps de prière ? Certainement penser à Jésus. Avoir une icône ou une image de Jésus devant soi peut aider. Et puis aussi une bougie qui nous rappelle que Dieu est lumière dans nos vies, une lumière qui s’est allumée pour nous le jour de notre baptême. Avoir un coin prière installé dans sa maison est une très bonne aide pour s’y mettre, pour prendre le temps de prier. Ainsi on sait où on doit aller, comment s’installer. On ne perd pas du temps à inventer à chaque fois, on a ses habitudes. Cela facilite beaucoup la prière.
Puis il est bon de commencer par un beau signe de croix, en demandant au Seigneur de nous aider à prier. Nous autres moines, et les prêtres ou les religieuses aussi, nous faisons cela à chaque temps de prière. Nous commençons ainsi : « Dieu, viens à mon aide, Seigneur, viens vite à mon secours » ou bien : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange ». Mais on peut commencer par d’autres prière, comme une invocation à l’Esprit Saint : « Viens Esprit Saint, emplis mon cœur d’amour, ouvre mon cœur à la présence du Père, ouvre mes oreilles à la voix du Christ. »

Et par où commencer ?

On peut ensuite remercier Dieu pour sa présence et pour ses dons. Il est très important de le remercier chaque jour. D’une part cela nous force à voir les bonnes choses de nos vies, ce qui n’est pas forcément évident. D’autre part c’est aussi un moment où l’on reçoit consciemment la vie qui vient de lui. En remerciant pour la vie, on s’ouvre à la vie, on la reçoit mieux. Il est bon aussi de demander pardon si l’on a quelque chose sur le cœur. Cela ne remplace pas le sacrement de réconciliation, mais il est fécond pour l’amour d’avoir des temps de réconciliation avec Dieu dans notre quotidien. Cela aide beaucoup la réconciliation avec les frères.
« Maître, il est bon que nous soyons ici ! » s’écrie St Pierre. Goûtons nous aussi ce temps d’intimité dans la prière, essayons de faire un peu le silence en nous. Ce n’est pas facile. Nous avons peur du silence. Et il y a notre cinéma ou notre radio intérieure qui ne s’arrête jamais, qu’il est difficile de stopper. Mais on peut prendre un peu d’habitude de mettre cela de côté, et ça finit par se calmer un peu tout de même. Le silence intérieur permet l’écoute. L’écoute est un moment très important de l’amour. L’écoute est capitale dans l’amour. L’écoute, c’est l’accueil de l’autre.

Écoutez-le !

Le texte de la Transfiguration culmine dans cette invitation à l’écoute. La voix du Père se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » Si le Père nous le demande, prenons donc du temps pour écouter Jésus. Lisons chaque jour un passage de l’évangile, vraiment chaque jour. C’est la vraie nourriture spirituelle. C’est la plus solide nourriture de l’amour de Dieu. Il s’agit de lire avec ses yeux et son intelligence, et d’écouter avec son cœur.
Souvent, il ne se passera apparemment rien. Mais l’apparence du rien ne veut pas dire que l’Esprit Saint ne travaille pas au fond du cœur. Prenez le temps de lire, de répéter, de méditer l’Évangile. L’Esprit Saint vous conduira progressivement dans sa compréhension. Laissez aussi résonner cette parole en vous. Répétez plusieurs fois la lecture pour vous en imprégner. C’est très important, c’est ainsi qu’elle pourra résonner en vous. C’est comme de se répéter les paroles d’une personne que l’on aime. Ça rend présent cette personne. Répéter la Parole de Dieu rend Dieu présent à l’intérieur de soi, ou plutôt nous ouvre à sa présence.
Et prenez aussi un petit temps de silence après cette lecture et cette répétition. Là aussi, ça s’apprend. À ce moment il est bon de fermer les yeux, car ils sont source de distraction. Cela aide à se retirer plus profondément dans son cœur. On prend l’habitude progressivement de ce silence. Il peut changer la vie. Seulement respirer, tranquillement. Penser au souffle que Dieu a mis en nous, le souffle physique, mais surtout le souffle spirituel, la Vie. Rappelez-vous que Dieu est présent en vous et qu’il agit. Dans la prière, c’est lui le premier qui est à l’œuvre.

Après l’écoute, la réponse

Après cela, une fois qu’on a écouté le Seigneur, on peut lui demander des choses, lui présenter ses intentions. Il ne faut pas hésiter ! Généralement on n’hésite pas… On peut lui confier sa vie, ses soucis, les gens que l’on aime, ceux qui souffrent, les personnes qui ont besoin de son aide. Inutile d’insister, nous le faisons assez spontanément, mais parfois trop tôt dans le temps de prière. Il est plus poli de commencer par remercier puis écouter avant de présenter ses besoins !
Enfin, il est toujours bon de conclure par le Notre Père, la grande prière, la vraie prière, la prière du Seigneur, la prière la plus complète. Le Notre Père est un sommet. Il résume et contient tout : la vraie louange et la vraie demande. Il est remise de soi dans la confiance. Il est source, aussi, de la vie filiale du baptisé, cette vie que vient revigorer la prière.
Puis vient le temps de redescendre de la montagne. Cela prend un petit temps pour passer tranquillement à la suite. Il est important de sortir progressivement de la prière. C’est comme quand on dit au revoir à quelqu’un, il est bon de faire cela posément. Un signe de croix, un petit temps d’arrêt avant de se lever et de partir, un moment pour respirer profondément, ou éventuellement pour éteindre la bougie si on en a allumé une. Bref, on prend le temps de bien se quitter pour mieux se retrouver, ou même pour mieux rester ensemble en pensée.

Pour conclure : faire de la place pour accueillir

Pour résumer, les deux premiers dimanches de Carême nous invitent à faire de la place en soi pour accueillir Dieu dans son cœur à travers sa Parole. Décidez donc de renoncer à une chose ou une attitude superflue. Débarrassez-vous durant ces jours d’un encombrement intérieur. Et permettez au Seigneur de venir chez vous. Invitez-le pour qu’il vienne vous tenir compagnie. Cela vous préparera à fêter l’amour. Cela fera grandir en vous l’amour.

30e dimanche : L’amour comme loi

30e dimanche ordinaire A :
Matthieu 22, 34-40

Tout ce qu’il y a dans l’Écriture dépend de ces deux commandements.

Jésus est de nouveau mis à l’épreuve. Ce n’est plus en contexte politico-religieux, mais dans celui de la piété et de la rectitude de la foi. Un savant, spécialiste des règles de la religion, s’avance vers Jésus, au nom des pharisiens, amoureux de la Loi. Il s’agit de le tester, d’évaluer son rapport aux quelques centaines de commandements contenus dans l’Écriture et la Tradition. La réponse aurait sans doute été plus aisée si la question avait été au pluriel : les dix commandements, les dix paroles données à Moïse au Sinaï. Jésus est interrogé sur la fine pointe de la Loi, et donc sur sa raison d’être, son fondement.
Jésus invite au passage de la Loi à l’amour. Il donne le grand critère d’interprétation de toute la Loi ancienne, pour la lire, l’interpréter, la mettre en pratique. Il ouvre ainsi les portes de la Loi nouvelle : l’Esprit Saint, l’Esprit d’amour, répandu dans le cœur de ceux qui croiront en lui. Aimer Dieu et ses frères est une feuille de route pour la vie morale, pour la manière de se comporter. C’en est une aussi pour la lecture de l’Écriture, la lectio divina : lire dans l’Écriture l’amour de Dieu et des autres, lire avec amour, laisser jaillir l’amour de la lecture et de la méditation du texte sacré.
Mais nous, chrétiens, ne sommes-nous pas parfois comme les pharisiens ? Dans l’action comme dans la prière, nous préférons souvent les mesures humaines à la démesure divine. Cela nous paraît plus facile. Nous nous efforçons d’être en règle avec la loi de l’Église, et c’est juste. Nous scrutons le texte sacré avec notre intelligence, et c’est bien. Mais ne faudrait-il pas un peu plus lâcher prise dans l’amour ? C’est alors que Dieu parle, qu’il se manifeste, qu’il agit et nous fait agir.

Prière universelle :

PU 30e dimanche ordinaire A

Une méditation en trois questions…
… pour les grands et les petits !

Accueillir l’Évangile :

La première lecture donne une clé pour comprendre le lien entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain, laquelle ?

Comprendre sa foi :

L’amour peut-il être commandé ? La loi est-elle opposée à l’amour ?

Vivre avec Jésus :

Ai-je pour loi l’amour ?

15e semaine : Qui mal sème mal récolte ?

15e dimanche ordinaire A :
Matthieu 13, 1-23

Voici que le semeur sortit pour semer.

Dans cette parabole, le Christ, Dieu, semble être un bien piètre semeur. Il n’est peut-être pas étonnant qu’il ait parfois de bien mauvaises récoltes… Il sème partout, sans distinction. Il disperse son grain en des lieux qui rendent sa germination improbable, ou mettent sa maturation en danger : pourquoi donc se fatiguer en vain ? Ne devrait-il pas faire plus attention ?
Peut-être Dieu est-il simplement trop généreux ? Il croit en la vie, et veut lui donner sa chance : peut-on le reprocher au Créateur ? Dieu, en effet a créé la terre, il l’a faite bonne et féconde ; il a créé la lumière et la chaleur pour nous l’offrir, jour après jour ; il créé l’eau et la fait tomber sur les bons et les méchants, afin que la vie puisse grandir ; il a fait pousser la diversité des plantes, pour qu’elles s’entraident ; il sème le grain, enfin, en surabondance, partout. Et ce qui est vrai dans la nature est aussi vrai dans nos cœurs d’hommes. Dieu croit en l’homme, cette terre qu’il a créée pour qu’elle accueille sa Parole et puisse porter du fruit. Il offre pour cela toutes les grâces dont nous avons besoin. Et la première de toutes est notre liberté de dire « oui » à cette vie.
Dieu nous laisse libre de notre écoute et de notre accueil. Tout nous est donné pour travailler notre terre, mais ce travail est remis à notre liberté, à notre responsabilité. La porte de notre cœur ne peut être forcée, notre terre ne peut être violée par le grain, la Parole ne s’impose pas à qui ne l’écoute, à qui ne l’accueille. Le grain est divin, mais c’est à nous, sous la conduite de l’Esprit, de veiller à notre terre afin qu’elle ne soit ni pierreuse, ni brûlée, ni envahie. Alors la générosité de Dieu pourra porter en nous son fruit.

Prière universelle :

PU 15e dimanche ordinaire A

Une méditation en trois questions…
… pour les grands et les petits !

Accueillir l’Évangile :

Quel indice, au début de l’évangile, nous fait comprendre qui est le semeur ?

Comprendre sa foi :

Pourquoi Jésus donne-t-il une explication supplémentaire aux disciples et non pas aux autres ?

Vivre avec Jésus :

Est-ce que je prends du temps pour travailler ma terre, méditer les paraboles ?

Vivre le Triduum pascal (vidéos)

Vivre le Triduum pascal ?

Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir faire une retraite dans un monastère pour vivre le Triduum pascal en profondeur… surtout en temps de confinement ! Alors voici quelques enseignements pour vous aider à entrer dans le mystère pascal que la liturgie de l’Église nous invite à célébrer, pour le vivre ensuite dans le quotidien. Poursuivre la lecture

Quand Dieu s’invite parmi les hommes

Annonciation : Quand Dieu s’invite parmi les hommes…

« Dites-nous, messieurs les Apôtres et les Évangélisateurs, d’où sort ce Jésus dont vous nous parlez ? Comment est-il venu dans le monde, cet homme extraordinaire dont vous nous rapportez les paroles et les actes, ce crucifié que vous dites être ressuscité après être passé par la mort ? Qui donc est son père ? Qui est la femme qui l’a porté dans son sein et l’a mis au monde ? Nous aimerions en savoir plus… »

C’est la question que se posaient ceux qui ont entendu en premier la prédication des Apôtres et de leurs collaborateurs. Car, au début, l’annonce de Jésus commençait par la prédication de Jean-Baptiste, et on ne savait rien sur son enfance, sur ses origines. Or Dieu sait si la naissance est importante pour nous autres les hommes ! Tant de choses semblent déjà écrites à ce moment…
La communauté judéo-chrétienne voulait savoir si son père était bien de la tribu de Juda, de la lignée de David, de laquelle devait venir le messie. Elle voulait savoir qui était sa mère, fille d’Israël bénie par le sein de laquelle Jésus avait reçu sa judaïté, car celle-ci se transmet par la maternité. Elle désirait entendre une parole sur les débuts de ce prophète, puisque l’Écriture avait rapporté l’origine de plusieurs autres patriarches et prophètes : s’inscrit-il bien dans la suite de l’Histoire du peuple élu ? Peut-être quelques doutes, ou quelques cancans, couraient-ils sur les places et dans les cœurs, surtout face au grand scandale de l’ouverture à tous les peuples païens des promesses faites au Peuple choisi. C’est Matthieu, le juif, qui va mener l’enquête pour cette communauté.

La communauté chrétienne issue des nations païennes voulait elle aussi savoir quelles étaient les origines de cet homme illustre. Quels sont ses titres de noblesse ? D’où lui vient cette grandeur d’âme ? Les commencements d’une vie disent souvent beaucoup sur le déroulement de la suite. On rapporte ainsi les origines des grands personnages du monde grec. Ce grand homme-là, pourtant, attire riches et pauvres, il a un discours qui parle à tous, il rayonne autre chose que le commun des mortels : quel est donc son mystère ? C’est Luc, le Grec, le disciple de Paul, grand Apôtre des Nations, Luc l’historien et théologien au cœur si sensible, qui va mener l’enquête pour cette communauté.

Et nous, ça nous intéresse aussi. Il y a bien sûr un peu de curiosité sur sa mère, son père, sa famille, son histoire… Curiosité plus ou moins « people » peut-être, mais aussi recherche de sens, puisque Jésus donne sens à nos vies, à nos histoires. Après nous être arrêtés sur l’annonciation à Marie, transmise par St Luc, puis sur l’annonciation à Joseph, transmise par St Matthieu, nous essaierons de faire le lien avec nos expériences spirituelles. Comment Dieu s’invite-t-il parmi les hommes ? Comment Dieu s’invite-t-il dans nos vies ? Comment nous appelle-t-il ? Car il n’a pas fini de venir dans le monde. Il vient encore. Et il viendra un jour définitivement. Comment le reconnaître, comment l’accueillir, lui répondre, aujourd’hui et demain ?

I – Luc 1, 26-38 : « C’est si beau quand Dieu se penche sur la petitesse ! »

Le prologue de l’évangile selon St Luc introduit la transmission d’une sorte de trésor de famille ! St Luc est un conteur de génie, il a l’art du récit, un récit théologique. Il a construit ses deux premiers chapitres, qu’on appelle les Évangiles de l’enfance, comme un diptyque, sur lequel Jean-Baptiste et Jésus sont mis en parallèle. L’annonce à Zacharie de la naissance de Jean est donc parallèle à l’annonce à Marie de la naissance de Jésus. Et le jeu de contraste est très important.
Tout commence en Judée, sous le règne d’un roi, à Jérusalem, dans le Temple, avec le grand prêtre, autrement dit au centre politique du pays et au cœur spirituel du monde. Le Temple, c’est le lieu où l’homme se rapproche le plus près du Ciel. Il est presque normal d’y rencontrer des anges… N’est-ce pas le lieu idéal, semble-t-il, pour accueillir la présence de Dieu et entendre sa Parole ? Et le grand prêtre, choisi par Dieu, éminent spécialiste en matière de religion, n’est-il pas la personne idéale pour reconnaître, croire, et répondre à la manifestation, cet appel de Dieu ? Zacharie voit l’ange. Puis l’ange lui parle et l’appelle par son nom. Mais ça va être un échec partiel : sur le coup, Zacharie a du mal à croire. Pourtant lui et sa femme désiraient un enfant, et l’avaient demandé… mais ils sont vieux, trop vieux. L’ange de Dieu doit se nommer, montrer ses galons pourrait-on dire, pour appuyer son autorité. Tandis que Zacharie va se retrouver sourd-muet, lui qui n’a pas écouté l’ange de Dieu. Néanmoins le plan de Dieu s’accomplira : Élisabeth concevra un fils, et elle saura rendre grâce.
En parallèle, il y a une sorte de coup de théâtre. On voit le Ciel se pencher sur la terre, le Très-Haut, le Très-Grand, se pencher sur la petitesse. Le même ange Gabriel, mandaté par Dieu lui-même, semble descendre des hauteurs, et nous le suivons dans sa course. Il est envoyé dans une petite bourgade inconnue de Galilée, ce « carrefour des nations », région elle-même méprisée sur la terre d’Israël. Rien à voir avec Jérusalem, et moins encore avec Rome, Athènes, ou quelque autre grande ville de renom. Ça commençait mal. On n’attendait pas vraiment Dieu dans ce coin perdu de l’Empire Romain, parmi ces habitants à la race mélangée. Et pourtant, cette fois-ci, on sait tout de suite que ce sera important. Le nom du messager parle de lui-même : cet ange Gabriel est connu dans le livre de Daniel comme celui qui devait annoncer la venue des derniers temps (Dn 9, 21-27).
La récipiendaire du messager divin n’a rien à voir non plus avec le prêtre choisi pour officier dans le Temple de Jérusalem. Cette fois-ci, c’est une vierge. Certes, en Israël, dans les Écritures, une vierge, c’est important, très important. La vierge, la fille de Sion, est porteuse des promesses, de la Promesse. Elle incarne le Peuple élu en attente de la Vie donnée par Dieu pour le monde entier. Mais il y avait des tas de vierges en Israël, et un seul grand prêtre. Pourtant cette vierge-là est toute particulière, ce n’est pas n’importe quelle vierge. Ce qui la rend si singulière entre toutes, c’est que Dieu se penche sur elle. Après avoir défini le pays, Luc nous indique la famille dont elle fait partie du fait de son statut social : fiancée à un certain Joseph, descendant de David, elle fait partie de sa maison. Puis la « cible » de l’ange Gabriel se précise encore et on arrive au prénom de la vierge : Marie.
Il n’est pas dit que l’ange apparaisse, comme pour Zacharie. Il entre et salue. Où entre-t-il ? Sans doute dans le cœur de Marie, plus que dans sa chambre. Marie était ouverte à sa venue, à la venue de son Dieu. L’ange ne l’appelle pas par son nom, comme Zacharie. Il l’appelle par ce qui la caractérise le plus : le don de Dieu. Elle est la « Comblée-de-grâce ». Le nom est très important dans la Bible. Dieu donne souvent un nouveau nom, qui dit une mission au service du Salut. « Comblée-de-grâce » : c’est tout un programme ! Zacharie a eu peur. Marie, elle, est bouleversée quand elle entend ce nom. Autrement dit, son cœur se met à battre très fort. Et son intelligence se met en branle : l’annonce de joie, le titre, l’assurance que le Seigneur est avec elle… plusieurs textes des Prophètes peuvent alors lui revenir en mémoire : « Pousse des cris de joie, fille de Sion ! Éclate en ovations, Israël ! Réjouis-toi, de tout ton cœur bondis de joie, fille de Jérusalem ! Le Seigneur a levé les sentences qui pesaient sur toi, il a écarté tes ennemis. Le roi d’Israël, le Seigneur, est en toi. » (Sophonie 3, 14.15). « Ô terre, ne crains plus ! exulte et réjouis-toi ! Car le Seigneur a fait de grandes choses. […] Et vous saurez que moi, je suis au milieu d’Israël, que Je suis le Seigneur votre Dieu, il n’y en a pas d’autre. Mon peuple ne connaîtra plus jamais la honte. » (Joël 2, 21.27). « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi » (Zacharie 9, 9).
L’ange va la rassurer et répondre à son attente de sens. Il fait une sorte de commentaire du « Comblée-de-grâce » : « tu as trouvé grâce ». Elle est privilégiée, « objet de la faveur de Dieu », encore peut-être un renvoi au prophète Daniel, lui aussi privilégié, qui reçoit l’annonce de la fin des temps : « Dès le début de ta supplication, une parole a surgi, et je suis venu te l’annoncer, car toi, tu es aimé de Dieu. Comprends la parole et cherche à comprendre l’apparition » (Dn 9, 23). Puis l’ange Gabriel évoque la promesse faite à David par l’intermédiaire du prophète Nathan, que toute femme, toute vierge, toute mère en Israël, dans la tribu de Juda, avait sans doute en tête : la descendance du grand roi fidèle, reprise ensuite par les prophètes : « Le Seigneur t’annonce qu’il te fera lui-même une maison. Quand tes jours seront accomplis et que tu reposeras auprès de tes pères, je te susciterai dans ta descendance un successeur, qui naîtra de toi, et je rendrai stable sa royauté. C’est lui qui bâtira une maison pour mon nom, et je rendrai stable pour toujours son trône royal. Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils. » (2 Samuel 7, 11-14). Concrètement, c’est l’annonce de la conception d’un enfant, conception pas vraiment attendue, comme on va le voir juste après. Il faut être femme, il faut être vierge, pour vraiment comprendre ce que ça veut dire, ce que ça implique charnellement. Mais cela concerne aussi les hommes. Marie est là au nom de toute personne humaine. Sa question, d’ailleurs, va nous mettre sur cette piste.
Marie ne fait pas d’objection. Elle cherche juste à comprendre les modalités, pour résoudre une apparente contradiction. Elle a décidé de rester vierge, et n’imagine même pas que Dieu puisse changer les projets que lui-même lui a inspirés. St Augustin, jouant sur les différentes significations du mot « concevoir », commente la scène en disant que Marie a conçu le Verbe d’abord dans son cœur, avant de le concevoir dans son corps. Le Fils de Dieu est devenu réellement présent en elle spirituellement, avant de le devenir charnellement. Recevoir et concevoir le Verbe de Dieu dans son intériorité, pour transmettre au monde la Vie de Dieu, c’est la vocation du chrétien. Et cela va même plus loin, puisque le chrétien devient lui-même corps du Christ… Grand mystère de la foi.
L’ange Gabriel est descendu jusqu’à la porte du cœur de la Vierge Marie. C’est l’Esprit Saint, Dieu lui-même, qui continuera le chemin pour porter sa Vie jusqu’en son intimité spirituelle et corporelle. Tout est remis entre ses mains avec l’évocation d’une des grandes merveilles de Dieu dans l’Ancien Testament : la naissance inattendue d’Isaac, « car rien n’est impossible à Dieu » (Genèse 18, 14).
Marie conclut en disant sa disponibilité totale à la Parole. « Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. » Elle dit sa vérité. Elle dit sa mission, à sa manière, la plus juste qui soit. Elle dit son union à la mission même du Christ, qui est le Serviteur : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur. J’ai fait reposer sur lui mon esprit » (Isaïe 42, 1) ; et dans le Nouveau Testament : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. » (Philippiens 2, 5-7)
Et le Verbe se fait chair. Dieu se fait charnellement présent dans le monde. « Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui, le héros qui apporte le salut. Il aura en toi sa joie et son allégresse, il te renouvellera par son amour ; il exultera pour toi et se réjouira, comme aux jours de fête » (Sophonie 3, 17.18)

Pour conclure et synthétiser le récit de Luc : c’est si beau quand Dieu se penche sur la petitesse !
l’attention s’est déplacée du prêtre à la vierge (Luc a d’ailleurs souvent une sorte de regard féminin, en particulier dans ces textes de l’enfance où les hommes se trouvent un peu sur la touche)
– le grand roi vient au monde dans une bourgade méconnue, par l’intermédiaire d’une vierge : rien de brillant, mais c’est une merveilleuse histoire !
Dieu en s’incarnant assume notre humanité, avec toutes ses lois : il prend chair dans le sein d’une femme. « Lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse, afin de racheter ceux qui étaient soumis à la Loi et pour que nous soyons adoptés comme fils. » (Galates 4, 4-5). C’est bien différent des dieux grecs et latins.
– plus important : la présence de Dieu semble se déplacer du Temple au sein de la vierge, et surtout à son cœur.
On est pris un peu à contre-pied…

II – Matthieu 1, 16-25 : « On ne dirait pas, mais tout est en règle ! »

Avec Matthieu, on est en contexte beaucoup plus masculin. Son style est plus didactique que celui de Luc. C’est un enseignant, et on pourrait dire qu’il présente les choses avec sa rigueur de comptable (rappelons-nous qu’il était collecteur d’impôts quand il a été appelé). Il s’adresse à des judéo-chrétiens, qui se posent des questions particulières, liées notamment à la Loi et aux prophètes : ils ont tous en tête les caractéristiques prévues pour le Messie, et l’application à Jésus n’est pas évidente. Matthieu veut toujours raccrocher Jésus à l’Ancien Testament. C’est une des raisons pour lesquelles il commence avec la généalogie de Jésus, sur laquelle il y aurait beaucoup à dire. Voici deux remarques pour introduire le récit de l’annonciation à Joseph.
Le but d’une généalogie est de mettre en valeur celui qui arrive au bout de la lignée, c’est-à-dire ici Jésus. Celle-ci est très stylisée, et Matthieu la fait remonter à David et Abraham, en trois parties. Il semble d’abord nous rassurer : tout est en règle du point de vue de l’ascendance de Jésus. Il est bien fils d’Abraham, le premier à avoir reçu les promesses, et fils de David, de la tribu royale de Juda, comme doit l’être le Messie. Jésus n’arrive pas par hasard. Il est l’aboutissement d’une Histoire Sainte.
Notons aussi qu’en choisissant 14 personnages par période, Matthieu fait des choix, il sélectionne. Or il est intéressant de voir que dans sa sélection il y a un certain nombre de personnages pas très brillants, c’est le moins que l’on puisse dire. Dieu les assume. Dieu assume les bêtises des hommes, leurs choix parfois mauvais. Ils n’arrêtent pas son projet de salut. Les femmes qui sont citées ont cette caractéristique d’avoir rusé de différentes manières pour avoir une descendance. Or à la fin il y a une sorte de décrochage. Après une longue série de « n. engendra n. », on a l’expression « Joseph, l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus que l’on appelle Christ » : Matthieu marque ainsi l’action de Dieu qui ne dépend pas de l’initiative des hommes. Dieu s’insère dans l’histoire des hommes, qu’il a guidée, mais n’en dépend pas.
C’est ce que va aussi expliciter le récit suivant de l’annonciation à Joseph, en montrant notamment toute la complexité de la situation humaine par rapport à nos repères humains. Il reprend donc au v 18 de manière développée ce qu’il vient de dire au v. 17, pour bien se faire comprendre : Joseph n’y est pour rien dans la conception de Jésus. « Or, voici comment fut engendré Jésus Christ » : le passif employé montre que tout est initiative et action de Dieu. Le v. 21 va mettre l’Esprit Saint dans le coup, mais Joseph ne le sait pas encore, et le moins qu’on puisse dire est que ça ne va pas de soi. Il faut prendre le temps de se mettre dans la peau de Joseph, le fiancé, lorsqu’il a su que Marie était enceinte. C’est probablement elle qui le lui a dit, encore qu’on ne le sache pas. Peu importe. L’important pour les évangélistes, Matthieu comme Luc, ce n’est pas la psychologie de l’un et de l’autre, ni la sociologie de l’époque, ni même la morale, encore que tout cela soit en filigrane. L’important, c’est l’obéissance de la foi. Et ici, il s’agit de la foi de Joseph, le gardien, comme il s’agissait de la foi de Marie dans St Luc.
Ça bouge dans la tête et le cœur de Joseph le juste. Cette justice ne désigne pas une simple droiture morale. Le conflit intérieur ne vient pas tellement de ce qu’il serait pris entre deux feux : sa confiance en Marie et sa confiance en la Loi. Le conflit de devoirs n’est pas là. C’est une épreuve spirituelle, une épreuve de foi. Parce qu’il est ajusté à Dieu, il doit discerner sa place dans le mystère qui est en train de s’accomplir en Marie : le Seigneur l’appelle-t-il à céder sa place auprès d’elle, rendre son indépendance à Marie ? Ou l’appelle-t-il à accompagner Marie dans l’aventure en passant pour le père de l’enfant ? C’est très humain, d’autant plus profondément humain qu’il s’agit de discerner sa place face à Dieu, dans le plan de Dieu.
Combien de temps ce conflit dure-t-il ? On ne sait pas. L’ange de Dieu vient le rejoindre dans sa tourmente : « voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe ». Encore un ange… Cette fois-ci c’est un songe. Il y a des tas de songes dans l’Ancien Testament, on connaît ça. C’est mystérieux. Quand et comment Joseph a-t-il eu ce songe ? Il ne devait pas trop arriver à dormir en ces jours ! Il devait beaucoup penser à ce que lui avait rapporté Marie de la venue de Dieu dans sa vie. Compliqué pour un homme, parfois, de comprendre et d’assumer les intuitions d’une femme. Joseph est seul face à sa vocation. Il est seul face à Dieu qui a déboulé dans sa vie à lui aussi. Peut-être le Seigneur l’a-t-il endormi comme il avait endormi Adam au moment de la Création d’Eve (Genèse 2) ? Ou bien luttait-il contre l’ange, comme Jacob sur le bord du torrent, la nuit, alors que sa famille était déjà passé sur l’autre rive (Genèse 32) ?
Il se peut qu’il se soit assoupi durant sa lectio divina, et que l’ange lui ait soufflé une interprétation de la prophétie d’Isaïe 7, 14 : « Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous) ». Il s’est peut-être aussi souvenu de la prophétie qui présente le Messie, fils de David, rempli de la plénitude de l’Esprit de Dieu : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur » (Isaïe 11, 1-2). En tout cas il a cru l’incroyable. Il a espéré contre toute espérance. Il a aimé, surtout, contre tous les vents contraires, son Dieu, d’abord, celle qui lui avait été confiée, ensuite, et sûrement aussi son peuple porteur de la promesse du Salut. Il a choisi d’assumer ce que Dieu avait commencé à faire dans sa vie.
Joseph, alors, agit dès son réveil. Il met en œuvre la parole entendue, écoutée. Il ne fait pas selon son idée, mais selon l’intuition reçue de Dieu. Il renonce à sa conception de la justice pour surpasser toute justice. Il dilate le cadre, il transcende la règle, pour la respecter plus pleinement, plus profondément. Il donne une place en ce monde à Celui qui vient non pas abolir la loi, mais l’accomplir. L’ange confie à Joseph le soin de donner le nom, c’est-à-dire qu’il lui confie la mission de faire acte de paternité. La part de Marie dans St Luc a été de recevoir Jésus dans son corps, dans son sein, malgré son propos de virginité, et ainsi de faire acte de maternité. La part de Joseph dans St Matthieu est de faire acte de paternité en le recevant dans l’adoption, pour l’inscrire dans l’Histoire du Peuple choisi, pour en faire le descendant de David, l’héritier des promesses.

Pour conclure et synthétiser le récit de Matthieu : on ne dirait pas, mais tout est en règle !
l’attention se déplace de l’accomplissement de la Loi à l’accomplissement de la Promesse
Dieu assume notre histoire, nos cadres, nos lois, pour les dépasser
– en venant dans le monde, Dieu confronte Joseph à la nécessité d’un discernement sur sa place d’homme face au mystère de l’intervention de Dieu
– surtout : ce qui se passe-là, c’est Dieu avec nous. Et si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ?

III – Et pour nous ? Laissons-nous dérouter de nos idées préconçues

Les récits d’annonciation sont des textes théologiques. À chacun de les écouter et de les laisser résonner en son cœur pour que ces textes deviennent Parole vivante, active, de Dieu. À chacun de les laisser entrer en dialogue avec sa vie, de laisser l’Esprit parler dans le silence du cœur. Parce qu’ils sont des récits de vocations, ils nous invitent à nous interroger sur nos propres vocations, à relire l’action et les appels de Dieu dans nos vies.
Au centre de ces récits, il y a Dieu qui vient vers nous. Marie et Joseph sont importants, mais tous deux laissent la première place à leur Seigneur, et à l’Œuvre du Salut du monde qui est en train de s’accomplir. La première place donnée à Dieu permet l’accomplissement de toute promesse de vie. C’est un peu vertigineux de laisser la barre de sa vie à Dieu… Et pourtant, c’est seulement ainsi que notre être profond peut parvenir à son accomplissement. Cela nous fait peur, car nous oublions que Dieu qui vient vers nous, c’est un don de grâce avant d’être un appel et un envoi en mission. Tout est déjà donné au début, rejoignant nos désirs les plus intimes. Il nous revient de dire oui, et de nous laisser conduire, guider, accompagner. Dire oui à Dieu, à son action dans nos vies, c’est se mettre un peu de côté pour lui laisser la première place, mais sans pour autant abandonner ses responsabilités, car elles restent. Dire oui, c’est faire avec Dieu, c’est épouser son projet, c’est mettre toutes ses capacités, tous ses dons, au service de ce projet, selon qu’il le demande.
N’attendons pas de voir un ange ou d’entendre des voix. Les évangélistes utilisent cette manière de parler pour traduire une expérience spirituelle, mais les anges ne se voient ni ne s’entendent comme on voit et on entend les hommes. Leur manifestation est intérieure, et passe par d’autres médiations. Il s’agit de s’ouvrir par la foi, l’espérance, la charité, d’ouvrir son être à la possibilité de la venue de Dieu. C’est tout simple, d’une simplicité enfantine. Dommage qu’il soit parfois difficile d’être d’une simplicité enfantine !
Peut-être remet-on trop les choses de Dieu à des « spécialistes », prêtres, moines, ou religieuses. On ne se reconnaît pas facilement privilégié de Dieu. Il faut dire que c’est engageant… Que fait-on de la grâce de l’Esprit répandue dans le cœur des chrétiens au baptême, à la confirmation, à chaque Eucharistie ? C’est cela qui est important plus que tout le reste. Que fait-on du libre choix de Dieu ? La grâce est fondamentalement libre et gratuite, elle ne doit rien à nos mérites. À nous, pourtant, il revient de nous y ouvrir, de dire « oui », de discerner sa présence et son action. Dieu se manifeste dans nos vies. Il frappe à la porte de nos cœurs. Il nous conduit, et parfois il nous appelle, requiert notre aide. Il le fait au cœur de nos journées, au milieu de nos activités quotidiennes, ou bien au milieu de nos nuits, quand notre être est abandonné entre ses mains. Dieu ne se réserve pas aux « spécialistes » selon les catégories des hommes.
Accueillir Dieu dans sa vie, c’est à la fois se laisser dérouter de ses idées préconçues, et recevoir le don d’une cohérence de son histoire. Marie et Joseph avaient certainement été préparés, et ils seront accompagnés ensuite. Cela n’empêche pas l’inattendu total. Ils sont pris un peu de cours sur le moment. Mais c’est pour un accomplissement plus grand, plus profond, de ce que Dieu a déposé en eux. C’est la méditation des Écritures qui leur a permis de reconnaître, de discerner ce qui venait de Dieu et comment il convenait de lui répondre. Les Écritures sont le lieu privilégié du dialogue intime avec l’Esprit. Elles sont le moyen choisi par Dieu pour nous apprendre son langage. C’est sans doute là pour nous un rappel et un encouragement. Ouvrons chaque matin nos évangiles, afin que la Parole puisse résonner en nous. Demandons au Seigneur d’ouvrir notre oreille intérieure pour que nous puissions l’entendre, l’accueillir, marcher à ses côtés.

Propos intempestifs de la Bible sur la famille

Propos intempestifs de la Bible sur la famille

Philippe Lefebvre

Cerf, Collection Études bibliques, 192 pages – oct. 2016 – 15,00€
Pour contacter notre libraire fr Théophane : librairie[at]maylis.org

C’est tout à la fois une initiation à la Lectio Divina et une méditation sur la façon dont le Seigneur s’invite dans nos histoires familiales (même les plus compliquées !…) pour s’y révéler en y renouvelant la vie, là où l’orgueil ou la convoitise avaient semé la mort et conduit les protagonistes dans une impasse que nous lance le frère Philippe Lefebvre op., d’une plume alerte, dans cet essai au rythme enlevé digne de la charge des chevaux légers…

Le propos est vif, mordant mais jamais agressif, toujours bienveillant !
Loin des sentiers battus, des propos grégaires, des réflexes rassurés d’un troupeau confortablement rivé à son pré carré…

C’est un vibrant plaidoyer en faveur d’une lecture renouvelée de la Bible, un appel chaleureux et fraternel à nous laisser questionner par sa façon parfois très étrange de nous prendre à rebrousse poil, une invitation à nous mettre sans peur à son écoute même si elle nous déroute, soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses [de prime abord tout au moins…] dans ces « ateliers d’Écriture » que sont les groupes bibliques formellement organisés ou non et qu’il appelle de ses vœux !
La Bible n’est pas d’abord un réservoir de citations destinés à justifier nos propres conceptions de la famille mûries par ailleurs. Ce n’est pas non plus un centon de sourates, destinées à conférer à nos propos un vernis d’orthodoxie ! Encore moins les banderilles d’une logomachie de scènes destinées à nous tirer d’affaire à l’heure où nous serions acculés à descendre dans l’arène ! Souvent déroutante, elle a sa logique propre où l’on entre à mesure que nous la laissons nous questionner en vérité et nous parler au cœur…
Lorsque le péché défigure le visage de l’amour, lorsque nous sommes prisonniers de ses rets et de ses mensonges, découvrir combien Dieu nous rejoint au cœur de nos détresses, dans l’imbroglio des situations faussées par l’envie ou la défiance, les manigances secrétées par nos peurs, nos ambitions ou nos calculs égocentrés, pour déchirer nos horizons, nous ouvrir un chemin, nous relancer et plus encore avancer à pied sec au milieu des larmes, son irruption même déconcertante devient un baume pour le cœur et le terreau fertile d’une « invincible espérance »… s’il est vrai que celle-ci, insufflée par la grâce, se révèle être « une mémoire qui désire »…
Enfin, et ce qui ne gâte rien, c’est une excellente introduction, tant méthodologique que thématique, aux précédents livres de l’auteur : une façon pour nous de faire connaissance avec les talents pédagogiques et l’acribie de ce grand lecteur des Écritures qui sait nous en faire goûter un fruit gorgé de sève, qui dans le Fils, vivifié par l’Esprit, rend gloire au Père. Car bien avant d’être un sacrement dans le mariage, la rencontre de l’homme et de la femme, sous le regard de Dieu et bénie par Lui, est d’abord un lieu de révélation trinitaire qui nous laisse deviner les profondeurs insoupçonnées du mystère d’Alliance scellée en Jésus Christ !

  • Un homme, une femme et Dieu. Pour une théologie biblique de l’identité sexuée, Cerf 2007.
  • Joseph. L’éloquence d’un taciturne. Enquête sur l’époux de Marie à la lumière de l’Ancien Testament, Paris, Salvator, 2012.
  • Ce que dit la Bible sur… la famille, Paris, Nouvelle Cité, 2014.

Bonnes feuilles… pour donner le goût :

Des situations familiales, et Dieu au beau milieu

p. 146 : Il y a un paradoxe dans l’Église : on remarque volontiers la masse de données anthropologiques sur la famille qu’offre la Bible et d’autre part on lui accorde très peu d’importance dans la réflexion actuelle sur la famille.

p. 146-149 : Les principaux personnages de la Bible sont présentés dans leurs enracinements familiaux. Qu’ils s’éloignent de leur famille, qu’ils la retrouvent, qu’ils y souffrent, qu’ils s’y instruisent, ils en sont en tout cas marqués et leurs expériences fort diverses s’en ressentent. Beaucoup d’entre eux quittent leur famille pour longtemps ou pour toujours. Les prophètes exercent souvent leur activité en lien avec leur expérience familiale plus ou moins difficile : pour annoncer qu’un fils mystérieux doit naître, Isaïe engendre un fils de la prophétesse (Isaïe 7-11). Pour annoncer qu’il n’y a plus d’avenir, Jérémie reçoit l’ordre de Dieu de ne pas fonder de famille (Jérémie 16). Comme préfiguration de la destruction du temple, la femme d’Ézéchiel meurt (Ézéchiel 24). Osée doit reprendre son épouse prostituée, de même que Dieu renouvelle son alliance avec Israël (Osée 2-3). Au seuil de sa mission, Élie est envoyé chez une femme de Sarepta (1 Rois 17), son successeur Élisée rencontre une femme mariée à Shunem (2 Rois 4 et 8, 1-6). Dans ces deux cas, ces rencontres sont décisives et situent les prophètes concernés comme hommes devant chacune de ces femmes. Certaines femmes acquièrent au fil des textes une stature de mère qui déborde très largement leur maternité biologique : Déborah est ainsi une « mère en Israël » (Juges 5, 7) sans qu’on nous dise par ailleurs si elle a des « enfants biologiques ». Rachel, d’abord stérile, devient mère d’un fils Joseph.
À sa naissance, elle prophétise que le Seigneur lui en accordera un autre (Genèse 30, 22-24), ce qui fonde une des dynamiques les plus importantes de la Bible : un fils en amène un autre (voir Jean 19, 25-27). On retrouve Rachel en larmes en Jérémie 31, 15, pleurant les déportés d’Israël et interpellée par Dieu lui-même qui lui annonce qu’ils reviendront un jour. Ainsi la stérile devient-elle une mère pour tout le peuple, qui porte avec Dieu lui-même le souci de ses « enfants ». On pourrait multiplier les exemples, suivre d’innombrables pistes : les belles-familles, les cousins, les avatars de la paternité, les mariages impossibles…
Tout cela nous place résolument dans des expériences, des histoires de chair et de sang que Dieu vient visiter, où il vient donner la vie malgré d’innombrables empêchements. Il ne s’agit en rien de prendre toutes les formes familiales aperçues au fil de ces histoires comme autant de réalités que nous pourrions acclimater ingénument, bien entendu. Mais on peut constater que Dieu fait son chemin quelles que soient les situations rencontrées. On dit parfois, devant certaines configurations familiales bibliques (bigamie, polygamie, etc.), que Dieu prend les formes qu’il trouve pour y accomplir son œuvre. Abraham et Sarah sont ainsi demi-frère et demi-sœur, Abraham sur le conseil de sa femme prend Hagar la servante pour en avoir un premier fils, il n’hésite pas à faire passer Sarah publiquement pour sa sœur sans broncher à l’idée qu’elle sera ainsi disponible pour les harems royaux des pays où ils circulent. Pourtant Dieu s’est approché d’Abraham et de Sarah et s’est révélé à eux de manière intime et si décisive que les trois monothéismes se réclament encore aujourd’hui de ce couple fondateur. Or cet argument si souvent employé pour rendre compte des récits bibliques — Dieu assume les formes familiales qu’il trouve et se révèle pleinement à ceux qui y sont impliqués —, ne pourrait-on l’utiliser aujourd’hui dans la pastorale familiale et renouer ainsi avec un mouvement maintes fois illustré dans la Bible ? Dieu s’approche des familles recomposées de notre époque, des situations difficiles ou équivoques, des formes contestables permises par certaines législations et, en tout cela, il peut trouver des amis à qui il se révèle pleinement. Cela n’invalide aucunement qu’il faille cheminer, sortir de certaines configurations bancales, peccamineuses ; mais n’est-il pas tout aussi urgent, premièrement urgent, d’annoncer un Dieu qui désire se révéler ?

Pape François : Le Nom de Dieu est Miséricorde

Le Nom de Dieu est Miséricorde,
Pape François

Conversation avec Andrea Tornielli suivie de Misericordiae Vultus, Bulle d’indiction du jubilé extraordinaire de la Miséricorde.
Robert Laffont / Presses de la Renaissance 2016, 168 pages.

« Tu T’es penché sur nos blessures et Tu nous as guéris,
en nous donnant un remède plus puissant que nos plaies,
une miséricorde plus grande que notre faute.
Ainsi en vertu de Ton amour invincible,
Même le péché a servi à nous élever à la vie divine »

Extrait d’une introduction à la prière eucharistique de la liturgie ambrosienne (rite assez proche du rite romain, en vigueur dans le diocèse de Milan et dans trois vallées du Tessin, en Suisse, Cité p. 56

En ce jubilé de la Miséricorde, inauguré le 8 décembre dernier à l’occasion du 50e anniversaire de la clôture du Concile Vatican II, le Pape François nous ouvre son cœur pour nous inviter, avec force et douceur, à demander et à recevoir cette grâce de la miséricorde pour en vivre à plein bord et en témoigner par une charité contagieuse, une charité incarnée capable non seulement de se laisser touchée par les personnes blessées, mais encore de témoigner de cet Amour sans mesure (p. 107) qui dévore le cœur de Dieu. Car aux maladies sociales qui frappent tant d’hommes et de femmes, au relativisme qui anesthésie le sens du péché, « s’ajoute aujourd’hui le fait dramatique de considérer […] notre péché comme incurable, comme quelque chose qui ne peut être ni guéri ni pardonné. Ce qui fait défaut c’est l’expérience concrète de la miséricorde. La fragilité des temps où nous vivions, c’est aussi cela : croire qu’il n’existe aucune possibilité de rachat, une main qui t’aide à te relever, une étreinte qui te sauve, te pardonne, te soulage, t’inonde d’un amour infini, patient, indulgent et te permet de reprendre la route. » (p. 37) Poursuivre la lecture

Entendre le Christ dans les Écritures

Il faut toute la montagne
pour entendre le criquet

Le poète Jean Mambrino a écrit ce distique : « Il faut toute la montagne/pour entendre le criquet » ! (dans : Le mot de passe)
En Chalosse il faudrait le traduire par : « Que cau tot lo pinhadar/enta entèner le grilhon » (il faut toute la forêt pour entendre le grillon).
Ces vers me semblent très évocateurs pour notre lecture/écoute des Écritures, de la Parole de Dieu. Trop souvent nous sommes bloqués dans notre compréhension des Écritures par l’arbre qui cache la forêt. Or ce qui nous permet de goûter la Parole de Dieu, c’est d’entendre le chant du grillon caché dans ses pages… Pour cela il faut une écoute/lecture large, stéréophonique… c’est à dire globale : entendre le motif répété dans tous les pupitres, donné par chaque instrument, comme un leit-motiv. Oui, il faut toute la Parole de Dieu, tout le pignada (la forêt landaise) pour goûter un chapitre, un verset, pour entendre le chant du grillon.
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